Aujourd'hui, c'était les adieux au Matsuba. J'ai laissé des bombons panda aux gamins, qui sont tous venu me remercier en ribambelle. Tout le monde m'a demandé de revenir très vite. Kataoka-sensei a dit qu'il viendrait peut-être voir mon passage de grade au Tokyo-budokan dimanche. Je dois me faire ramener par Shintani-sensei, qui veut m'emmener à l'exposition de calligraphie du quartier dans le sanctuaire local.
Je viens aussi de recevoir un mail de Naoto, un des membres du staff de Sakura House avec qui je me suis particulièrement bien entendu (même si globalement, je les kiffais tous). Il m'a envoyé la photo qu'on a prise ensemble avant que je quitte les lieux :
Retour éclair à Tokyo pour une visite nostalgique des petites rues de la Ville basse, des amis d'antan et des dojos de quartier. Au programme du périple, la Sainte Trinité des ustensiles du parfait Gaijin Tonic : Au nom du Sabre, du Pinceau et des Saintes Baguettes, vous avez ma bénédiction pour me suivre pas à pas dans ces lignes. Amen.
Avertissement
ATTENTION : il m'arrive de faire des flash-back, c'est-à-dire d'écrire rétrospectivement des épisodes un peu longs, ou que je n'ai pas eu le temps de développer ou de rédiger sur le moment. Comme je suis un peu filou, je triche en les archivant a posteriori à la date à laquelle ils se sont produits. Alors n'oubliez pas de checker les posts antérieurs de temps en temps, il peut y avoir du nouveau même dans le passé !
Cheers.
mercredi 2 mars 2016
Keep it up!
Aujourd’hui, c’est le début de la fin, c'est-à-dire que
commence maintenant la dernière semaine, forcément la plus chargée. Pas un
instant à soi. Il faut dire au revoir, régler des détails, rencontrer des gens,
en quitter d’autres, préparer les souvenirs de départ et d’arrivée, et ne rien
oublier dans la bataille.
Ce matin, c’était facile : calligraphie. Selon le
développement organique des choses, tout le monde à Matsugaya est désormais au courant que je suis pressenti comme
successeur de M. Kobayashi à la tête
de son temple. Tout le monde est convaincu que c’est une excellente idée, que c'est la chose la plus naturelle du monde, et me presse d’accepter l’offre sans retenue ; on n’y voit que des
avantages : la jeune femme est charmante, la famille possède du terrain,
la secte concernée est une des plus souples (pas besoin de se raser la tête),
et puis la kesa m’irait très bien il
parait. Bref, à chaque leçon de calligraphie le moment vient toujours où
l’ambiance est plus à l’agence matrimoniale qu’à l’écriture… A part ça, j’ai
quand même réussi à faire des progrès en tensho, autant que je déteste toujours ça terriblement (mais Kitamura-sensei a le don de me pousser à faire ce que je n’aime
pas, et comme ça je fais des vrais progrès sur le reste). Parce que ma sakuhin (traduisez par « œuvre
d’art » si ça vous amuse) pour l’expo locale de ce week-end est prête, et
je me suis donc lancé spontanément dans une œuvre de reisho qui m’a attiré l’œil ce matin : c’est [侍歌] (littéralement : chant de samurai), et c’est très joli, ça
m’inspire beaucoup. Pourtant la reisho c’est balèze, et je ne suis pas
très doué pour ça. Mais dieu que c’est kakoi !
C’est trop la classe quoi. Je ne peux pas vous montrer en photo, parce que ma
batterie a apparemment rendu l’âme définitivement. Je verrai ce que je peux
faire en empruntant éventuellement du matériel à quelqu’un.
Parce que oui, il faut pêle-mêle que je mette tout le monde
au parfum, mais je viens de changer de crèmerie : mon offre discount en
dortoir à 8 chez Sakura House expirait avec le mois de février. Comme nous
sommes entrés joyeusement dans le mois de mars, je suis maintenant chez Kiyo-san,
dans une charmante maison japonaise typique de la ville basse, avec trois
étages et un balcon sur le toit, plusieurs chambres et une douzaine d’occupants
internationaux qui se partagent tout ça, toujours selon la fameuse règle des
porcs-épiques de Schopenhauer (relisez vos classiques si vous êtes largués,
j’en ai déjà parlé avant, il fallait suivre). Comme en plus ça grouille de Français ici, j’utilise mes trois langues à tire-larigot comme au bon vieux
temps, à ne plus trop bien savoir en quoi je parle, l’important étant de
communiquer quoi qu’il arrive en chemin. On glisse des mots anglais au détour
d’une phrase japonaise pour se faire comprendre d’un australien novice, on fait
un encart explicatif en français, on repart sur de l’anglais pour que tout le
monde comprenne en mettant du vocabulaire japonais dedans pour faire plus
authentique, et puis parce qu’on ne trouve plus ses mots de toute façon, donc
on parle, et c’est tout ce qui compte.
La maison est essentiellement en bois, en panneaux de papier
et en tatamis, c’est pourtant relativement récent et propre, c’est parfait. Il
y a une vraie salle de bain japonaise avec la baignoire et tout, et ça c’est un
bonus à mes yeux parce que ça me manque toujours en France, de pouvoir me poser les fesses sur mon tabouret en plastique au milieu de la salle d’eau et
d’arroser le carrelage dans tous les sens pour me laver à grande eau sans que
ça pose le moindre problème.
Cerise sur le gâteau, il y a un vrai living avec le fameux « trou » au centre des tatamis, sur
lequel est posée la table du salon qui le recouvre, auto-chauffante et doublée d’une couverture. La définition même du mot « confortable ». Je pourrais me passer de lit et dormir là chaque nuit s’il
fallait. Vous ne pouvez pas savoir comme ce simple objet change votre vie en
hiver (ça et la cuvette chauffante des toilettes).
Pour le reste, la maison est un joyeux bordel absolu digne
de l’Auberge espagnole, il n’y a pas
un rangement qui ne vomisse des fringues ou des objets divers n’appartenant à
personne, l’évier reste à peu près dégagé, mais l’égouttoir n’est qu’une vaste
pile de vaisselle en séchage permanent, il y a des notes et des indications à
chaque porte et à chaque interrupteur, des règles de vie dispersées dans toute la
maison, agrafées sur les portes ou sur les robinetteries, des chambres à lits
superposés séparés par un cordon de linge dont on ne sait pas trop s’il est là
pour sécher ou pour garantir un minimum d’intimité au dormeur, et le toit enfin
est un vaste amalgame de linge, de cintres et de vieux trucs inutiles qui
traînent. C’est parfait.
Après la calligraphie, j’avais immédiatement rendez-vous à
nouveau avec Ichirō
Yamaguchi, parce qu’il voulait qu’on se revoit un peu avant mon départ. Son
granf fils Shun-no-suke est venu
avec nous, et ils m’ont (encore !) invité dans « le meilleur resto de
Tokyo pour les tempura soba »
(selon Ichirō).
C’était un petit resto sobre mais très classe au rez-de-chaussée dans le
quartier de Nihonbashi, et les
serveuses ont tout de suite accueilli la famille comme s’ils se connaissaient
depuis longtemps (parce qu’apparemment c’est le cas). C’était super bon, et on
m’a félicité sur le fait que je faisais des progrès pour manger les nouilles à
la japonaise, c'est-à-dire en les aspirant tout rond, presque sans mâcher, et
en faisant beaucoup de bruit pour montrer que c’est très bon, mais surtout sans
asperger ses voisins de soupe en en mettant partout. Bruyamment ne veut pas
dire malproprement, il faut savoir trouver cet équilibre délicat pour manger
les pâtes avec grâce au Japon.
L’étape suivante, c’était de flâner à Ginza pour découvrir
des magasins de papeterie de référence pour la calligraphie, les cartes
postales et les tas de petites choses mignonnes qu’on trouve au Japon pour
décorer tout ce qui peu l’être, du plus grand chef-d’œuvre au barbouillage le
plus innocent. Ichirō a réitéré son offre concernant
la maison de son père, récemment décédé, dans laquelle je suis censé venir
passer mon prochain séjour au Japon plutôt que de payer l’hôtel. Les mauvais
esprits feront remarquer que l’âme du grand-père hante peut-être encore les
lieux, mais moi je ne sais pas comment remercier tant de gentillesse et de
prévenance, parce qu’une maison en plein cœur de Tokyo réservée pour moi, c’est
pas trop rien. En plus il n’a même pas voulu que je paye le thé qu’on a pris
plus tard dans l’après-midi, pas moyen. J’ai juste pu donner quelques conseils
à Harutsune-kun en passant à la
maison pour ses révisions d’examen de seconde.
De
retour chez Kiyo, j’ai fait mon
paquetage, et c’était reparti pour l’entraînement du soir au Riverside Sport Center avec Tadashi-sensei en personne (celui qui
ressemble à un grand Américain avec un visage tout ridé. Il a un petit côté
Clint Eastwood, avec le même genre de rictus à la bouche. Un grand mec tout sec
qui a l’air de vous frapper sans même bouger tellement on dirait que ça s’est
produit comme ça, incidemment, sans y penser). Sa remarque principale (et
essentielle) a été que mes cordons de casque sont trop long. 40 cm max. Bien
monsieur. J’ose le dire ? C’est parce que j’ai fait un bon keiko je crois. Ce soir j’avais la
patate. Pas que ce soit parfait, certainement pas, mais justement : en ce
moment j’ai laissé tomber la perfection, et ça porte ses fruits.
Avant
que je parte, Saigawa-kun s’est bien
assuré qu’on se reverrait avant mon retour en France. Le temps est compté, car
il ne me reste que demain au Matsuba
comme entraînement à Taitō-ku, mais
le gaillard y sera, parce qu’il est encore pire que moi et s’entraîne tous les
jours dans le district lui aussi. En tout cas, à 18 ans c’est un sacré sabreur,
et tout le monde le dit, moi compris. S’entraîner avec ce gamin, c’est un
plaisir et un honneur, et je pense que ça le restera longtemps.
Sorti
de la douche et de l’entraînement, je suis repassé à la maison me mettre un
coup d’Eau de Gio (Georgio Armani),
et direction le ¡ Salud ! à Nippori. Passée la femme aux
« massages » (faites les guillemets avec vos doigts à hauteur de vos
oreilles, là), j’arrive au troisième étage du Nippori Eki Mae, et je suis accueilli par la taulière si familière
et chaleureuse. Je commande o-susume
(sur recommandation) un ume-shu de
pêche, une curiosité pas mauvaise du tout (ume-shu,
ça veut quand même dire littéralement « alcool de prune », n’est-ce
pas…). Et puis maintenant que j’en suis à ma deuxième visite, je me lance de
moi-même sur la piste dès qu’une occasion se présente (c'est-à-dire dès que
cette satanée kiz’ fait la place à une salsa ou une batchata). J’ai même pu
faire deux batchata avec cette jolie fille que j’avais repérée la première
fois, et je n’ai pas été déçu, parce qu’elle danse très bien. C’est quand même
un comble que les Japonaises soient moins timides et plus sensuelles que les
Françaises quand elles dansent, non ? A bas les clichés, prenez-en de la
graine mesdames (je ne parle pas pour mes partenaires préférées, cela va
de soi, mais pour toutes celles qui pensent que la batchata sensual, ça se fait
avec une distance minimum de sécurité entre les corps et une tige de bambou
érigée dans le fondement) ! A l’intention de mes condisciples, que j'espère béats de respect et d’admiration devant mon courage, sachez que j’ai tenu
le self-challenge d'exécuter une très belle vague avec cette demoiselle (passe poétiquement appelée entre nous
« accouplement des dauphins » n’est-ce pas ?), et ça a très bien
marché (deux fois), elle a suivi tout de suite, na ! (Merci au « gilet-ceinture-bretelles », comprenne qui peut). Ça vous
en bouche un coin, hein ? Heureusement, vous n’étiez pas là pour voir le
résultat final et la grâce de l’exécution, je vous laisse tout le loisir d’imaginer
la scène…
Après
avoir salué tout le monde et assuré que je repasserai dès mon prochain séjour à
Tokyo, j’ai pris le chemin du retour, et j’étais perdu dans mes pensées, croyant
la journée terminée. Que nenni ! En descendant Kototoi-dōri depuis Negishi
(mon fief d’antan) pour rejoindre Asakusa, je passe devant la vitrine d’un petit bar qui porte ce nom
à merveille, puisqu’il devait faire 4 mètres de large sur trois de profondeur,
et se résumait donc essentiellement à un comptoir fiché au milieu pour délimiter l’espace entre la rangée de
clients tardifs et le barman. Ce dernier, un jeune japonais (la jeune trentaine
disons) croise mon regard à ce moment à travers la vitre, et derechef sort à sa porte et m’interpelle alors que j’allais dépasser son
établissement. Il y a trois personnes au bar, il est minuit, il me propose tout
naturellement de me joindre à la compagnie pour venir prendre un verre. Je crois
que j’ai bien hésité entre 5 et 10 secondes avant d’accepter. C’était tellement
insolite, inattendu, bienveillant et aimable que je n’ai pas eu le cœur de
refuser. Une nana s’en va, elle me cède sa place à côté d’une petite jeune
fille au visage rond, Tomo ; plus
loin se trouve un quadragénaire légèrement dégarni et passablement bourré, à la manière des Japonais, c'est-à-dire qu’il et joyeux et volubile et
m’apostrophe à tout bout de champ pour me poser cinquante questions à la fois.
Il s’appelle Beppo. Derrière le
comptoir se trouve Toku, comme dans Tokugawa (j’apprendrai ça plus tard au
hasard de la conversation), qui me propose du nihonshu parce qu’il n’a plus d’umeshu.
Pour ceux qui se demandent, c’est ce que nous on appelle à tort « saké »
(le sake [酒] désignant l’alcool quel qu’il
soit au Japon). On peut être encore plus précis parce qu’en fait nihonshu désigne globalement tout alcool
typiquement japonais, ce qui inclut le shōchu
par exemple si je ne fais pas d’erreur. Or le shōchu ressemble à la vodka, et il est fait à base d’orge et/ou de
patate il me semble. Pour désigner spécifiquement l’alcool de riz, je crois qu’on
dit littéralement maishu [米酒], mais honnêtement « nihonshu » fait généralement l’affaire
pour se faire comprendre.
Donc
avec déjà deux umeshu de pêche dans
le nez (parce que je n’ai pas résisté au double effet okawari dans l’établissement précédent), me voilà reparti pour un
sacré verre d’alcool de riz plutôt fin, assez sucré pour le genre, et qui se buvait
très bien. Le verre passablement généreux en lui-même était posé sur une petite
boîte carrée en bois laquée, et Toku
l’a rempli largement à raz-bord jusqu’à ce que ça déborde, en disant « service »,
c'est-à-dire que le trop-plein volontaire est pour la maison. On a trinqué bien
sûr, et j’ai passé la suite de la soirée à trinquer à nouveau (surtout avec Beppo qui n’en finissait pas de vouloir
célébrer la nuit), à papoter de tout et de rien dans mon japonais le plus
frustre et le plus amical, à jouer à une sorte de go abrégé en mangeant un œuf frais de poule élevée en pleine air
avec un bol de riz, une demi-patate et de la sauce soja, et à s’amuser à écrire par
défi des séries de kanji sur des
bouts de papier, un peu comme on aurait fait un blind test au karaoké, tout ça pendant une bonne heure et demie,
qui s’est écoulée comme un pet dans le vent.
Et du coup, de fil en aiguille, j’ai rendez-vous demain midi
avec mademoiselle Tomo pour aller
manger des sushis à Akihabara dans un
resto où bosse un de ses coloc. Je me suis dit que je me devais bien ça.
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