Avertissement

ATTENTION : il m'arrive de faire des flash-back, c'est-à-dire d'écrire rétrospectivement des épisodes un peu longs, ou que je n'ai pas eu le temps de développer ou de rédiger sur le moment. Comme je suis un peu filou, je triche en les archivant a posteriori à la date à laquelle ils se sont produits. Alors n'oubliez pas de checker les posts antérieurs de temps en temps, il peut y avoir du nouveau même dans le passé !

Cheers.

dimanche 28 février 2016

Donburi avec les copains

      Ce matin, je suis allé à un entraînement exceptionnel donné par Itō au Keishichō, spécial koryū (anciennes écoles) pour les anciens, et préparation au passage de grade pour les personnes concernées. Ça a été très profitable. Rien que dans la matinée, j’ai dû passer une demi-douzaine d’examens blancs, sans compter toutes les remarques particulière des professeurs et les exercices qui s’intercalent au milieu. A la toute fin, j’ai fait 5’34’’, qui a été déclaré le meilleur temps parmi l’assemblée des candidats (tout le monde était trop rapide, mais il faut quand même ne pas dépasser 6’ ; on considère généralement que 5’30’’ environ pour cinq katas, c’est bien). Malgré le monceau de remarques et de conseils, j’ai été passablement félicité pour ma pratique. Je sens qu’en deux semaines seulement, j’ai fait d’énormes changements dans mon iaido.

Peter & me
      Après la douche de midi, est venu le moment plus important de cette magnifique journée : je suis allé retrouver les anciens de IHouse à Akihabara Electric Town pour le déjeuner ; cela faisait presque trois ans que je n’avais pas vu la bande, Loris, Max, Lucio et Marco, la dreamteam internationale de ma colocation à Meiji Daigaku. Nous avons tourné un peu avant de nous décider pour un donburi juste en face de M’SPop Life Department Store (pour moi c’est un point de repère célèbre, mais j’ai toujours l’impression d’être le seul à connaître ce truc à Akihabara).
      On était tellement content de se retrouver, c’était super. Chacun d’entre eux travaille à Tokyo désormais, et ils m’ont tous enjoint de venir les rejoindre. Lucio et Marco vont même emménager ensemble à Kita-senju. Tout ça est arrivé presque par hasard, grâce à Peter, un Coréen qui avait fait l’ascension du mont Takao avec nous pour la cérémonie du lever du soleil du nouvel an 2013 (Heisei 25). Ce gars m’a reconnu il y a quelques jours alors qu’il était de passage au Sakura House Hotel, et m’a engagé à reprendre contact avec les amis après m’avoir appris qu’un grand nombre d’entre eux étaient actuellement en ville.

      C’était tellement bon de passer cette après-midi ensoleillée à nouveau entre nous, comme au bon vieux temps, qu’on a décidé de remettre ça avant mon départ, pour dimanche soir prochain. Il faut dire qu’on a été tellement proches les uns des autres, entassés tous les matins entre 8 et 9 heures pendant un an dans les transports en commun de la Keio line, depuis Meidaimae jusqu’à Shinjuku…

Marco - Max - Me - Lucio - Loris
* La dame qui a pris la photo, elle aimait bien son restaurant !... *

      Cheers everybody.

samedi 27 février 2016

Salsa Sudada



      Oubliez tout ce que vous avez pu voir au Blogg. Il existe un autre monde, un autre univers, une autre dimension dans laquelle on danse la salsa pour de vrai (déjà parce qu'on y passe presque exclusivement de la salsa toute la nuit). Je viens enfin de comprendre ce soir pourquoi Mickaël répète qu’en France le niveau est mauvais. Je ne sais pas ce qu’on trouve à Paris, ni même au Ninkasi, mais je n’aurai plus honte de me lancer au Blogg. Même les meilleurs danseurs là-bas ne sont rien comparés à ce que j’ai vu ce soir.
      En arrivant au Salsa Sudada déjà, je sens qu’il y a un certain niveau. La piste n’est pas très grande (il faut danser petit), mais les couples qui sont là connaissent généralement leur affaire. Du coup, je reste un bon moment, timide, sur le bord. Finalement, le DJ lance Abre Que Voy. Je me dis « si je me lance pas là, ça sera de pire en pire : je vais ruminer ma médiocrité en voyant danser les autres, et je ne bougerai pas de la soirée ». Alors j’invite, en prenant les précautions d’usage (je suis débutant, ça fait 4 mois que j’ai commencé, tout ça). J’enchaîne plusieurs danses avec plusieurs cavalières, en faisant des pauses de temps en temps. Des fois ça passe, des fois ça ne passe pas, ça dépend des danseuses. En tout cas, elles ne sont pas timides. Côté sensualité, on est des frigides chez nous à côté de ce que j’ai vu ce soir. On fait de la salsa bien sage.
      Du coup, facile d’inviter, difficile d’assurer derrière. En plus, je fais de la salsa cubaine, et j’ai bien vu que ça surprenait un peu mes partenaires. Le dile que si notamment, elles ne connaissent pas trop sous la forme qu’on fait nous. Pour le reste, heureusement, Mickaël nous a quand même bien appris à guider, donc ça aide à lancer les figures. Vu le niveau, même si elles ne connaissent pas, du moment qu’on guide, les danseuses suivent. Le problème, c’est les temps. Moi j’en suis encore à compter les temps, alors que ces filles-là, elles sentent immédiatement quand tu sors de la mesure, et ça les embarrasse. Ça se lit sur le visage, cette expression un peu surprise du « mais qu’est-ce que tu fais là ? T’es perdu ? Comment est-ce possible ? ». Désespoir.
      Mais le coup de grâce, c’est qu’à un moment ils ont lancé je ne sais quelle musique, et trois couples à l’air anodin ont pris possession de la piste. Il y en avait notamment deux, un grand Noir massif avec une petite métisse aux cheveux frisés et un Japonais à la peau brune, petit chignon-catogan, avec une asiatique en débardeur rose, mini-jupe et bas résilles. Elle avait même l’air un peu vulgaire à première vue comme ça. Et ben c’est la première fois que j’ai vu ça. C’était incroyable de style, de précision, de rythme… Personne n’a même essayé de leur disputer la piste. Tout le monde s’est rangé, et on a contemplé. A un moment (surement pas le plus difficile, mais le plus marquant en tout cas), le danseur a fait tourbillonner la fille autour de lui ; elle faisait des tours sur elles même sans s’arrêter à une vitesse incroyable, et en plus le danseur la menait en révolution autour de lui. Et puis il l’arrêtait d’un coup, exactement en rythme avec la musique lorsqu’elle finissait sa phrase.
      Là-dessus aussi, je me suis rendu compte qu’il y avait du boulot : ces danseurs-là, ils n’en sont plus à compter parce qu’ils sont beaucoup plus loin : ils sentent les phrases musicales, et ils s’adaptent tout au long de la musique selon l’ambiance et les phrasés. Toutes leurs figures sont prévues longtemps à l’avance, en fonction de l’évolution de la musique, et s’achèvent impeccablement au bon moment.
      Bref, c’était sublime.


      Je suis rentré, blasé, par le dernier métro (en faisant des contorsions de ligne pour tenter d’arriver chez moi, et j’ai quand même dû faire 5 ou 6 bornes à pied le long de la Sumida parce qu’à cette heure-ci la Ōedo-sen s’arrête à Kiyosumi-shirakawa, soit trois bonnes stations avant celle que je visais, qui est déjà un peu éloignée d’Asakusa). Bref, coup dur dans un sens, motivant dans l’autre. Il reste du chemin à parcourir !

    Et les filles ? Travaillez vos tours. C’est un investissement sûr. Les garçons aussi d'ailleurs. Ça sert. Y'a du boulot !

jeudi 25 février 2016

Séminaire (Budo style)



      Chers amis, cette enveloppe à l'air anodin que je viens de recevoir à l'Hôtel Sakura House m'est envoyée directement de la part de l'Université Internationale des Arts Martiaux de Chiba (Kokusai Budô Daigaku) pour m'annoncer que ma candidature au stage du week-end prochain a été acceptée !

       Je vais pouvoir prendre la température de ce saint lieu des arts martiaux japonais, rencontrer des tas de gens, et bien sûr pratiquer à l'essai parmi les 9 arts martiaux modernes répertoriés par la fédération (Kendô, Jûdô, Kyûdô, Naginata, Karate-dô, Aikidô, Shorinji-kempô, Sumo, Jûkendô).

      Le plus triste, c'est que je ne peux même pas rester jusqu'au dimanche puisque... je présente mon 3ème dan de iaidô au Tokyo Budokan ce jour-là.
      Je pense qu'ils comprendront...

J’suis trop gavé !

      Nom de Dieu, ils m’ont gonflé les vieux aujourd’hui ! J’avais envie de tous les tuer. Ils ont profité de ce que ni Itō ni Hata-sensei n’étaient là pour « prendre en main » les petits jeunes qui passent des grades, et particulièrement ceux qui viennent de France et qui ne savent pas bien faire tout comme il faut – c'est-à-dire moi.
      Autant Itō est kibishii au sens de sévère, c'est-à-dire qu’il veut que les choses soient exécutées vite et bien tel qu’il le dit, autant les vieux sont kibishii au sens d’exigeant, c'est-à-dire qu’ils ne vous lâchent pas tant que chaque mouvement n’est pas absolument parfait, comme si j'allais passer mon 7ème dan la semaine prochaine. Et quand ils ont une idée en tête, ça peut durer longtemps. Après trois heures d’entraînement de 6 à 9, ils s’y sont mis à trois acharnés et se sont obstinés à me faire exécuter parfaitement uke-nagashi. Non content de faire 5 corrections contradictoires à la fois, ils m’ont fait recommencer le kata des dizaines et des dizaines de fois, en secouant la tête à chaque mouvement, en m’arrêtant à chaque nouvelle étape, ou en prenant leur petit air pincé en inclinant la tête de côté : « Iyaa… mada ! Mo ikkai yatte mite ? ». Et c’est reparti. A la fin, je ne savais plus où étaient ma jambe gauche, ma hanche droite, mes genoux, mes pieds, j’étais sans dessus dessous. C’est les gars du service qui m’ont sauvé en nous virant, parce que la salle était utilisée à partir de 10 heures. Et encore, Yamaguchi-sensei, un très grand type tout maigre et tout en longueur avec juste une couronne de cheveux gris qui va d’une oreille à l’autre, a insisté pour que je refasse une fois tout le cérémoniel d’entrée et de sortie du terrain d’examen, parce qu’il y avait « un petit quelque chose qui clochait et qu’il voulait porter à mon attention ».
      Je peux vous dire que si avec tout ça je n’ai pas mon 3ème dan, je ne sais pas ce qu’il faut subir pour l’avoir !

      Heureusement au Japon, la peine est souvent récompensée, et il m’a offert le petit déj’ après la douche. Un autre senpai qui était à table avec nous a ré-insisté pour que je demande à venir faire les entraînements de kendo le matin au keishichō (la préfecture de police), mais j’ai senti que ça bloquait un peu Itō la dernière fois que ça a été évoqué, et Onikubo ne m’en a pas reparlé non plus, donc j’ai décidé de ne pas insister. Par contre, ce même monsieur m’a dit qu’il pouvait me recommander quand je voudrais dans un dojo près d’Ikebukuro où se trouvent apparemment des professeurs de très bon niveau. J’ai sa carte, j’irai sans doute y faire un tour un jour…

mercredi 24 février 2016

¡ Salud !

      Comme je le craignais, les Japonais, quand ça fait quelque chose, ça s’y met à fond. La salsa ne fait pas exception, et même plein de confiance et d’assurance, mettre les pieds dans un club de salsa tokyoïte après 3 ou 4 mois de cours, c’est risqué. Bonjour le niveau, et bonjour la honte, surtout après deux semaines sans danser.
      J’ai enchaîné ça tout de suite en sortant d’entraînement ce soir, donc c’était 19h-21h kendo, puis marcher jusqu’à Nippori, puis 22h30-12h salsa/batchata. Tout un programme !
      J’ai eu ma petite surprise en arrivant dans le quartier, parce que moi j’habitais juste à côté, à Uguisudani, en plein dans les Love Hotels, mais je ne connaissais pas du tout les environs de la gare de Nippori. En fait, c’est très animé la nuit, et c’est un peu l’ambiance chaude qui prélude à Uguisudani : on trouve une foultitude de Garuzu-kurabu, comprenez Girls Clubs, où on peut fréquenter et payer des coups à des jeunes femmes pour quelques milliers de yen seulement les 40 minutes. J’avais à peine mis les pieds dans le quartier qu’il fallait me débarrasser d’une alpagueuse tenace qui me proposait ¥3000 le « massage ». J’avais oublié que cette partie de la frontière Taitō-Arakawa a gardé une partie de ses traditions depuis l’époque où c’était le « Red Light District » de Tokyo…
      Une fois réfugié chez ¡ Salud !, ambiance chaleureuse ! C’est presque chez l’habitant : espace intimiste, tout le monde se connait, un petit comptoir, une estrade pour le DJ, et une piste de danse qui fait la taille d’un grand salon. Ce soir, j’étais le visage inconnu, le nouvel arrivant ; je m’attendais un peu à la gêne japonaise habituelle face à l’étranger qui débarque et je pensais devoir faire des démarches pour obtenir une cavalière, mais bien au contraire dans ce petit nid discret au 3ème étage d’un building du quartier, le sang chaud de la danse latino l’emporte sur la bienséance : après quelques mots d’introduction, la taulière m’a rapidement jeté dans les bras d’une danseuse au cours d’une batchata de passage, histoire de voir ce que j’avais dans le ventre. Deux danses plus tard, le DJ, qui semble être aussi le patron du bar, vient naturellement me taper la causette (et en japonais, s’il vous plait, pas en anglais pour touriste) ; il me dit d’entrée : « Ton prof est cubain ? » Je dis « Non, il est français, pourquoi ? » « Ben, parce que c’était de la salsa cubaine que tu dansais, non ? ». Donc le gars connait son affaire. J’ai creusé un peu, ça fait des années qu’il danse, il a voyagé en Amérique latine et parle apparemment l’espagnole et un peu de portugais. Le professeur du lieu, Ryū, est un métisse japonais-latino qui si j’ai bien compris a introduit la batchata au Japon (ou en tout cas contribué à la faire).
      Seule petite déception, leur spécialité (ce soir en tout cas), c’est la kizomba : une chanson sur deux. Or moi je ne sais pas du tout la danser. Ça fait quand même plaisir de voir toutes ces jolies Japonaises sexy et impeccablement maquillées faire des déhanchés sensuels sur les rythmes inégaux de la kiz’. La femme du professeur m’a même entraîné pour une danse, mais je n’ai pas pu faire grand-chose de plus que les pas de base. Je l’ai vu danser avec lui ensuite, c’était autre chose…

      Bref, je garde l’adresse, c’est à refaire ! Je vais réviser mes passes…

dimanche 21 février 2016

Programme dominical

      Dimanche matin, on constate que l’ume-shū ingurgité à outrance la veille était de bonne qualité : pas de gueule de bois. 8h/8h30, l’heure de se mettre en route pour Minowa, où je compte bien renouer avec le Sanshin Ken-yū Kai, où j’ai mes matinales habitudes dominicales. C'est-à-dire qu’ils ont un horaire très pratique pour qui se sent d’attaque, tous les dimanches matin de 9h à 12h. [9h-10h] c’est préparation, échauffement et kata, sous l’œil attentif des professeurs, comme toujours – et croyez-moi, ils sont callés. Où croyez-vous que j’ai mérité mon surnom de Bokkenman ? Un an d’assiduité, tous les dimanches matin. [10h-11h] on fait travailler les enfants (de plus en plus nombreux dans ce dojo), en leur servant de moto-dachi (cibles) pour des séries de kihon (exercices de base) sur les frappes fondamentales de kendo. Et croyez-moi, ils en bouffent, les gamins. On fait trois fois leur taille, et ils se jettent dans l’action sans même y penser. Des fois je m’amuse un peu, je leur colle un « kote ! » discret sur un moment d’inattention, ça les fait marrer. [11h-12h] au tour des grands de jouer le jeu : on se met en rangs face à face, et c’est nous qui enchaînons les séries de techniques ; kiri-kaeshi, seme-men en grand, men de loin en direct, kote-men, men ni tai-shite ōji waza, j’en passe, et des meilleures. On finit par mawari-geiko, c'est-à-dire des successions de combats entre nous en changeant d’adversaire à chaque fois que le Maître de cérémonie en donne l’ordre, en l’occurrence, un petit costaud d’une soixantaine d’année avec une large tête plate de tortue, un air pas trop commode mi-figue mi-raisin et des yeux mi-clos derrière des lunettes ovales. Je le soupçonne d’être 7ème dan, vu son kendo. Il y avait aussi en guest star Kaneda-sensei (7ème dan aussi) du Honbu, qui est passé dire bonjour. Dans la suite des combats, je les ai affronté tous les deux, et ils m’ont fait des corrections très enrichissantes. Je vous montrerai ça en rentrant, hé hé hé…
      Par la suite en combat libre, j’ai aussi affronté un des jeunes adultes que je connais depuis longtemps, il est grand et large et souple et rapide, et toujours un sourire épanoui sur son visage, c’était un combat dense et musclé. Pour finir, j’ai eu la possibilité de présenter mes hommages à Hirai-sensei, que j’aime beaucoup parce qu’il me fait penser à un moine bouddhiste : un corps et une personnalité sans angles ni aspérités, pas très grand, un peu costaud, une tête ronde et un visage avenant avec le crâne complètement chauve, toujours souriant aussi ; il y a toujours quelque chose de joueur et avenant qui flotte sur sa figure, même quand on le voit concentré dans son combat, c'est assez extraordinaire.
      J’ai fait de mon mieux pour ne pas le décevoir ; je crois qu’il était satisfait.


      Le grand gars Suzuki-sensei (5ème dan) n’était pas là, mais il y avait aussi Akita-sensei, un spécialiste des kata, et ce fut une belle matinée. Après quoi, je suis rentré prendre une douche avant de retrouver Yukiko pour aller manger en ville : enfin, des okonomiyaki ! Elle connait parmi les meilleures adresses de Tokyo, et en particulier dans le quartier. Contrairement au petit resto traditionnel dans lequel je vais généralement à Asakusa, elle m’a emmené chez Aporo, où on prépare les okonomiyaki à la façon d’Ōsaka (ne prononcez pas ça en faisant un « z » entre les deux voyelles, ça m’énerve). Ne me demandez pas quelle est la différence avec la façon du Kantō (la région de Tokyo), je ne sais pas bien exactement. On a pris un « mix » avec un peu de tout dedans : beaucoup de choux, des crevettes de toutes les tailles (les blanches, et puis les toutes petites rouges), du bœuf, du porc, du calmar, et plein de d’autre choses que j’ai oublié. Apparemment, on ne met pas trop de farine pour ce type de recette, donc c’était à peine une galette, surtout de la garniture, et pas de mayonnaise on top. En tout cas, c’était très bon (il faut mettre beaucoup, beaucoup de sauce brune sucrée m’a dit Yukiko). J’ai aussi découvert les monjayaki, il parait que ça ne coûtait rien quand Yukiko était petite, et que les petites filles pouvaient se commander ça au coin de la rue pour 3 sous pour manger ça en papotant. C’est un peu le même principe que pour les okonomiyaki, mais en moins formel, c'est-à-dire en plus liquide. Disons qu’au lieu d’une sorte d’omelette bien prise, vous avez une sorte d’œuf brouillé très délié, sachant que dans les deux cas l’essentiel du plat est constitué non pas par la pâte liant le tout, mais par la foultitude de légumes, viandes, poissons et assaisonnements que l’on fourre dans un bol et que l’on mélange vigoureusement avant d’étaler ça sur le grill.

Entre Sky Tree et... une merde dorée
      Après avoir fait honneur au repas, on a traversé la Sumida et on est allé s’amuser du côté du Sky Tree tout proche. Je ne me rendais pas compte, mais il y a un gros centre commercial au pied de la tour (comme toujours, comme ça on peut faire plein de mort innocents mais consuméristes quand on les prend pour cible lors des attentats). C’est tout plein de jeunes gens en goguette pendant le week-end, alors c’est plaisir des yeux comme dit Florence Foresti. On n’est pas monté dans la tour, parce que premièrement c’est un peu cher, et deuxièmement ça fait plus de trois ou quatre heures d’attente quand on n’a pas de réservation. Tout ça pour voir la mégalopole de Tokyo qui s’étend à perte de vue aux quatre points cardinaux, merci bien.


      Du coup, on a jeté notre dévolu sur une tour voisine où justement le point de vue sur le Sky Tree est intéressant (c’est un petit building de 30 étages seulement, autant dire un nabot à côté de la grande sœur qui culmine à 634 mètres). On a tourné là-bas en papotant à la recherche de petites douceurs pour faire passer le repas, et on a fini par s’acheter des glaces et milk-shake décadents dans une de ces échoppes dégoulinantes de sucre et de crèmes glacées de toutes les couleurs vives les plus écœurantes du monde, façon clip des AKB48.

      On est ensuite rentré par le train à Asakusa, parce que j’avais rendez-vous avec les Yamaguchi l’après-midi (j’ai un emploi du temps de ministre). Heureusement qu’il me restait de la place dans l’estomac (certains diront qu’il me reste toujours de la place dans l’estomac), parce qu’ils m’on emmené dans « un petit resto informel où on pourra discuter de manière détendue », c'est-à-dire qu’on s’est retrouvé dans le resto d’un grand hôtel (de Ginza je crois, pour vous dire que c’était très informel), attablés devant un buffet garni de rangées de plats les plus simples, allant du velouté de crevettes jusqu’aux toasts de foi gras, en passant par les pattes de crabe et le sukiyaki grillé juste pour vous par le chef. Mais aussi du kara-age, du poulet rôti, des rouleaux de printemps, et pour finir bien sûr des petits pains, deux ou trois tartes, des mousses de fraises et quelques gâteaux ; bref, on se serait un peu cru au début du Voyage de Chihiro, en moins onirique et avec plus de couverts. Comme c’était très informel, on a pu avoir une agréable conversation à bâton rompu avec toute la famille ; Shun-no-suke, l’aîné, va bientôt commencer le travail dans une compagnie de location (de voiture ?), et Harutsune-kun, le cadet, que j’ai connu tout petit kendoka acharné, commence déjà à préparer les examens d’entrée à l’université, puisqu’il est en première année de lycée. Pression, pression. On m’a encore félicité à propos de mon japonais qui s’est amélioré, et même si je pense que ce n’est pas vrai littéralement, je dois dire que je me sens beaucoup plus à l’aise dans mes conversations depuis l’été dernier. C’est donc comme ça que je me suis défendu du compliment, en disant que c’était seulement l’habitude qui rendait mon débit plus naturel. Je me rends compte aussi que mon vocabulaire, s’il ne s’est pas vraiment étendu, s’est considérablement renforcé : j’utilise toujours les mêmes domaines de mots, et je suis perdu dès qu’on en sort, mais je n’ai plus à faire d’effort pour utiliser ce que je connais, et c’est vrai que ça change ma vie quotidienne. Ça donne du chien à mes conversations, et je constate avec plaisir que les inconnus me disent de moins en moins « Ah ! Jōzu ! » dès que j’ouvre la bouche pour dire bonjour ou merci. Le fait est qu’en général quand j’ouvre la bouche maintenant, c’est pour enchaîner des phrases complètes qui demandent une réponse précise, et plus personne ne perd son temps à faire l’étonné devant le gaijin qui vient de faire une pirouette : on m’indique en deux-trois mots polis le rayon des surgelés, et puis on retourne à ses affaires.

      A ce sujet, j’en profite pour dériver sur un sujet d’actualité qui m’a amusé récemment, c’est le succès sur Twitter du hashtag SiLesNoirsParlaientCommeLesBlancs. Il s’agit de dénoncer le racisme ordinaire à l’encontre des Noirs en France en retournant les exemples de phrases désobligeantes, de préjugés ou de clichés que les Noirs doivent subir au quotidien de la part des autres Français. Je comprends la démarche et la nécessité d’ouvrir les yeux de la majorité sur cette réalité quotidienne, mais j’avoue avoir été un peu agacé malgré tout par l’idée sous-jacente que les Blancs ne subissent pas ce genre de méprise ou d’exagération. Dans mon expérience, ce genre de xénophobie existe bel et bien dans les deux sens. Je n’aime pas parler de racisme, parce que le racisme me semble désigner quelque chose de plus profond, de plus violent et de plus volontaire. Mais la xénophobie quotidienne, cette peur de ce qui est différent ou étranger à soi, croyez-moi, elle existe partout dans le monde et se tourne précisément vers tout ce qui est naturellement inconnu des locaux. Combien de fois ai-je eu à subir ces petites phrases vexantes au Japon, sur la fréquence de nos bains, sur la manière de se brosser les dents ou sur l’alimentation, l’éducation, les vacances, le chômage, la manière de travailler ou que sais-je encore ? Et c’est bien un Nigérien tout noir qui m’a demandé un jour si c’était vrai que les Français ne se lavaient que deux fois par semaine. Mon frère aussi a déjà été témoin de cette xénophobie renversée de certains Noirs envers les Blancs. Penser qu’il s’agit juste d’un effet de miroir vengeur est à mon avis une erreur. Nous avons tous en nous cette tendance à cultiver les idées reçues sur ceux qui nous sont différents, surtout lorsqu’ils sont minoritaires dans notre environnement ou dans notre quotidien. Etant à la frontière de ces deux cultures, je suis autant désolé des préjugés français sur le Japon, les Japonais ou les Asiatiques en générales que je le suis des préjugés asiatiques sur les Occidentaux. En fait, par le jeu d'identification, je me sens vexé dans les deux sens (comprenez donc la délicate position des immigrés en France, qui retournent au Bled durant les vacances). Mais pour moi, ces remarques souvent assez légères, faites sans y penser et sans réelle intention de méchanceté, même si elles sont très usantes à la longues, sont surtout les marques d’une certaine naïveté et d’un manque de dépaysement, comme quand une jeune étudiante plante son visage à 20 centimètres du mien pour observer mes yeux gris-bleus avec curiosité, amusement et… envie.

      En conclusion, je ne suis pas certain qu’il soit nécessaire de vouloir toujours faire une spécificité du racisme quotidien à la française. Il faut le relever, le corriger, mais il ne faut jamais oublier que les préjugés sont toujours à double sens et à double tranchant. Avant toute chose, il me semble urgent de pousser les autres à faire eux-mêmes le voyage vers l’étranger – pas le tourisme béat et passif qui ne fait qu’empirer les choses, mais le vrai grand voyage, celui qui commence seul et qui finit entouré d’amis. Ça n’est qu’ainsi qu’on œuvre vraiment pour tuer la vexation des petits commentaires ordinaires, qu'on éduque et qu'on assouplit son esprit, et qu’on apprend à aimer sincèrement l’étranger.

Le Japonais facile (en 4 ou 5 verres)

      Prenez 1 bon verre de bière, ajoutez-y 3 ou 4 ume-shû rokku, laissez reposer le tout 15 minutes ; ça y est, vous parlez parfaitement japonais, et vous comprenez parfaitement vos interlocuteurs (qui sont plus ou moins dans le même état de grâce que vous). Mieux que la méthode Assimil. Et moins cher ! Pas moyen de payer, il a encore fallu que je me fasse inviter par tout le monde chez Ari-san, le petit resto chinois de quartier qui accueille depuis maintenant 5 ans les rendez-vous de la Shimizu-Team. Tout est fait maison, c'était excellent, comme d'habitude. Il y avait bien sûr Yukiko, qui avait réservé les lieux, et puis madame Yamaguchi, le fils Kataoka Shôta et Shintani-sensei, et puis à ma table l'équipe de choc : Shimizu-san himself, Kataoka-sensei, et à mes côtés le fidèle Nagase, qui s'est fait chambrer toute la soirée parce qu'il boit plus qu'il ne mange. On a parlé kendo, kendo, kendo, mais aussi diététique, football, blessures & os brisés, et ainsi de suite, et on a franchement rigolé. Comme quoi, le japonais, c'est pas si compliqué. Il suffit de quelques verres, là.

     Tout le monde s'est aussi demandé en cœur pourquoi c'était si facile de me battre alors que j'avais un bon kamae (une bonne posture de garde) et que j'étais très rapide. Kataoka-sensei a dit qu'il étudiait activement la question ces derniers temps (quel honneur d'être l'objet de recherche d'un 7ème dan !), et au-delà des conseils qu'il m'a donné aujourd'hui sur le seme (la manière d'entrer de façon menaçante dans la garde adverse), il m'a dit qu'il pensait que ça avait à voir avec mon armé : la réponse unanime, c'est que je suis trop gentil. Je ne suis pas capable de présenter dans mes assauts une opposition inconditionnelle. Notamment dans l'armé, Kataoka dit que j'ai tendance à découvrir l'axe de mon casque au lieu de foncer droit à l'adversaire. Nagase, qui m'a gagné en ippon-shobu peu avant, dit qu'avec moi c'est comme s'il voyait des petites cibles blanches s'afficher durant le combat sur les endroits à frapper. Bref, j'ai une sorte de kendo pédagogique...
      Voilà donc aussi l'intérêt des nomikai d'après keiko : c'est là que les professeurs vous parlent vraiment de kendo et posent les questions profondes. J'ai toujours connu Kataoka comme ça : il est très gentil et donne des explications précieuses après l'entraînement, mais il se révèle particulièrement quand on va boire un coup avec lui. Dans ces moments-là, on sent la passion du kendo qui l'anime, parce qu'il peut en parler pendant des heures sans se lasser et sans laser son auditoire non plus.
       Reste maintenant à méditer tout ça et à changer de personnalité, encore.

samedi 20 février 2016

Ménage

      Ce matin, c’était le grand ménage d’hiver au dojo de la préfecture de police. Je me doute qu’il est arrivé que d’autres étrangers, voire d’autres Français, se soient déjà entraînés au dojo de la Police Métropolitaine de Tokyo, mais je me demande bien combien ont eu le privilège d’y faire le ménage ? Qui d’autre peut se vanter d’avoir briqué les augustes boiseries de ce haut lieu des arts martiaux japonais, à l’aide d’un chiffon humide ? Qui peut dire avec fierté qu’il est allé traquer les moutons de poussière jusque derrière la tuyauterie de la salle d’eau, dans laquelle des professeurs parmi les plus grand ont pris leur bain après l’entraînement quotidien ? Bien peu, j’en suis convaincu.
      Et ce n’est pas anodin, croyez-le, car au Japon, on apprécie quand vous participez à ce genre de tâche avec vos condisciples ; c’est ce qui fait de vous un membre du groupe à part entière : remonter son pantalon jusqu’aux genoux et ses manches jusqu’au coudes, puis empoigner fermement un tissu mouillé pour brosser, frotter, gratter dans tous les recoins, nettoyer le parquet en long, en large et en travers, plonger les pieds dans le ruisseau et rincer à grande eau les saleté dans une grande bassine, c’est ça qui vous lie à vos compagnons de travail, qui vous attache au lieu et qui fait que vous avez votre place dans cet endroit sacré qu’est le dojo, plus que le reigi et le salut au kamiza, plus que la sueur versée sur les planches.

      Le ménage étant effectué entre 8 heures et 9h30, la piste est disponible ensuite pour s’entraîner librement jusqu’à midi. Librement, c'est-à-dire sans consigne particulière, mais sous l’œil attentif des différents sensei présents depuis le matin à vos côtés pour récurer la place. Ces petits vieux ridicules et affairés, avec leurs pantalons à mi-mollets ou leurs caleçons longs, accroupis ou courbés en deux pour faire briller les joints de je ne sais quel robinet, se sont soudainement métamorphosés en sévères gardiens ; ils dominent le terrain, droits dans leurs hakama impeccables, le visage impassible et le regard scrutateur, supervisant sans un mot vos moindres mouvements.
      Aujourd’hui, Itō n’était pas là, c’est Hata-sensei [羽田] qui a pris sous son aile (c’est le cas de le dire, pour ceux qui peuvent lire son nom, he he he…) les prétendants à l’examen du mois prochain. J’avais un doute, mais peu à peu je l’ai remis : il était déjà présent à mon examen de premier dan il y a trois ans, Itō m’avait présenté à lui, ils sont amis. Il m’a superbement ignoré pendant tout l’entraînement, je faisais mes exercices en même temps que les autres, comme tout le monde, et lui il faisait des remarques ou dispensait des conseils à droite et à gauche ; moi j’étais perdu, presque vexé, tellement il ne m’adressait pas la parole. Il nous a chronométrés deux fois sur la série de kata pour l’examen (3. Uke-nagashi – 5. Kesa-giri – 7. Sanpō-giri – 9. Soete-dzuki – 11. Sō-giri). A la fin, alors qu’il allait partir et qu’il commençait à empaqueter son sabre, je m’approche, m’assoie à côté de lui, et lui demande s’il à des conseils à me donner, parce que j’ai l’impression d’avoir manié le coupe-choux dans le vide pendant une heure et demie sans grand résultat. Il me dit « non, non, c’est bien. Sois juste plus bref sur les saluts, sinon tu finis après les autres et les jurés ne regardes plus que toi, alors ça te met la pression ». Je crois qu’il laisse à son pote Itō le loisir et le privilège de me martyriser !

      Sinon, on m’a réappris aujourd’hui à m’habiller (on m’a rhabillé, quoi). C’est Yazawa-sensei [谷澤] qui s’en est occupé. C’est un petit maigre d’un certain âge, toujours souriant, une tête ronde toute chauve, le sommet du crâne un peu aplati, le nez un peu écrasé, deux fentes pour les yeux et des petites lunettes rondes. Droit comme un « i », rigoureux comme pas deux et fin connaisseur de iai, il m’aime bien et je l’adore. Il m’a fait la leçon complète sur le cérémoniel d’entrée et de sortie du terrain d’examen, et comme je passais mal mon sabre dans la ceinture, il m’a expliqué comment attacher son obi et les lanières du hakama pour ne pas être embarrassé. Du coup, je me suis retrouvé à poil dans un coin du dojo, à tout bien attacher comme il faut pour que le fourreau glisse tout seul dans la ceinture. Il est dans cette discipline des arcanes secrètes bien gardées, auxquelles seule la confiance patiemment gagnée, au prix de longues années de pratique sincère, peut vous donner accès. Un jour, vous aussi vous saurez attacher votre ceinture tout seul, comme un grand.

vendredi 19 février 2016

Les Frères Fukumoto

      Ce soir, il y avait un entraînement spécial au Riverside Sport Center, avec en special guest le grand-frère Fukumoto, celui qui est 8ème dan Hanshi et qui fait partie des cadres de la Zen Ken Ren, l’Association Nationale de Kendo. Comme on était dans une ambiance plus intime que la dernière fois que je l’ai vu (voir Bokkenman & Pissounet au pays de la cerise), j’ai eu le plaisir de rencontrer chacun des deux frères, en plus de me frotter à deux ou trois autres pointures du district (et notamment ce grand coffre-fort de Taniguchi-sensei, qui fait des séries d’exercices de Hōjō-no-kata avant chaque entraînement). J’étais même le premier en ligne pour le jeune frère Fukumoto (il doit bien faire ses 70 ans quand même). Il m’a fait courir dans tous les sens, toujours sur mon dos à me poursuivre la pointe en avant, avec le sabre qui vient chatouiller l’arrière du crâne quand on est encore à sa portée quand il se retourne. J’ai quand même fait en sorte de vendre chèrement ma peau, mais comme d’habitude, j’avais le souffle court et la gorge en feu après le combat. Ensuite, comme il a vu que j’étais en file pour un autre professeur, il a interrompu son combat suivant pour me jeter dans les bras d’un autre vieux qui s’échauffait sur le bord. Je crois bien qu’il ne voulait pas trop que je me repose…
      J’ai fini par le grand frère, qui m’a fait faire trois passes avant de saluer parce que le tambour de la fin de séance avait retenti. C’est ce qu’il a dit à l’assemblée après les saluts qui est intéressant :
1.    Trop de gens attaquent incessamment sans tenir sous la pression. Il faut essayer de tenir toujours plus loin, de voir comment réagit l’adversaire et de ne frapper qu’en fonction de ce que l’on ressent ou anticipe de ses mouvements.

2.        Il est important de prendre du plaisir dans le kendo. Il nous a montré son tenugui, le foulard dont on s’entoure le crâne sous le casque et sur lequel était inscrit, entre autres, le caractère raku [楽], qui signifie le plaisir, l’amusement, mais peut aussi avoir le sens d’être à l’aise, ou d’exécuter quelque chose avec facilité. Cet éventail de sens est intéressant, parce que ce que j’ai compris de son explication, c’est que malgré le sérieux et la rigueur nécessaires à la pratique, il faut aussi savoir s’amuser dans le combat et prendre l’opposition comme un jeu, un terrain d’expérimentations dans lequel on forge son expérience. C’est par ce moyen que l’on acquière l’aisance qui permet d’affronter sereinement un adversaire, même quand l’enjeu devient vital.  Même si l’explication semble assez claire, je trouve que c’est justement un des points extrêmement délicat de la pratique, d’arriver à conserver sérieux, rigueur et exigence élevée en même temps que cet état d’esprit décontracté, ce côté joueur que l’on trouve bien souvent chez les professeurs expérimentés de haut niveau.

jeudi 18 février 2016

Tsuke-men

      Je me suis encore fait inviter ce midi ; on est allé manger des ramen avec Shintani-sensei, qui bossait dans le coin et qui a donc pris sa pose avec moi, dans un petit bouiboui très proche du Benkei de l’autre fois, presque en face en fait. Il m’a fait goûter les tsuke-men, et c’est SUPER !
      Ça se présente sous la forme d’un bol d’une mixture qui se situe entre une soupe épaisse et une sauce un peu diluée, et les nouilles (des ramen) sont servies dans un plat à part. La sauce est apparemment faite essentiellement avec une sauce de sésame blanc, plus un peu de viande de porc hachée très menue, quelques légumes verts, des morceaux d’oignon, et une sauce rouge assez épicée. On plonge les ramen dans la sauce au fur et à mesure qu’on les mange. Ça a presque un goût de plat savoyard, c’est absolument délicieux, je vais y retourner.

      A la fin du repas, on rajoute du bouillon dans le reste de sauce pour faire une soupe qui clos le repas (o-shimai).


mercredi 17 février 2016

Schtroumpf

Voilà ce qui arrive quand on porte un dōgi neuf pour la première fois sans l’avoir lavé.


Vocation

      Tous mes problèmes sont résolus d’un coup. Aujourd’hui, on vient de me proposer à la fois les deux choses qui manquaient à ma vie pour être un homme accompli : une femme et une bonne position. C'est-à-dire que je me suis vu offrir en même temps d’épouser une belle jeune femme et de devenir prêtre d’un temple bouddhiste du quartier. C’était une offre spéciale, une sorte de package « all inclusive ».

      La petite histoire, c’est que je me suis fait outrageusement draguer durant la leçon de calligraphie d’aujourd’hui par Chiyaki, une élève de Kitamura, qui est une des trois filles du prêtre d’un temple bouddhiste qui est juste derrière l’école Matsuba (on dirait le début d’un conte, non ?). Il se trouve que dans ce cas, il n’y a pas de succession masculine à la fonction, donc si j’ai bien compris, il est important de trouver un mari qui soit prêt à faire le séminaire pour entrer dans les ordres et reprendre le flambeau du père. Un peu comme une adoption à l’ancienne, où l’époux d’extraction plus modeste prenait le nom de la famille de l’épouse pour le perpétuer (parce qu’il ne faut pas croire, le patriarcat, ça s’accommode très bien de ce genre de magouilles. Ce n’est pas parce que les femmes peuvent transmettre leur nom de famille qu’elles deviennent soudainement libres & indépendantes. Vous saviez ça, hein ?).
      Donc moi qui me plaignais de ne jamais trop savoir quand je me faisais draguer au Japon, Chiyaki a levé l’ambiguïté tout de suite. Outre qu’en arrivant elle a commencé à me réciter les quelques phrases de français qu’elle a apprises d’un chef qui habitait près de chez elle, voyant que je calligraphiais, elle a rapidement demandé si ça ne m’intéresserait pas de devenir prêtre bouddhiste. Dites-vous qu’à ce moment-là, la partie était inégale, puisque je ne savais rien de sa situation à elle, mais toute la pièce avertie a éclaté de rire sur cette déclaration, parce que tout le monde sauf moi avait flairé le piège. Ensuite, au cours de la conversation, quand elle a su que j’étais à l’hôtel, elle a déclaré du tac au tac que c’était idiot, que je ferais bien mieux de venir poser mes bagages chez elle. Quand la conversation a tourné sur sa famille et qu’on s’est mis à parler de sa petite sœur, elle a rapidement dit qu’il ne fallait surtout pas que je la rencontre, parce que je la trouverais peut-être plus jolie qu’elle, et ainsi de suite et ainsi de suite, jusqu’à la fin de la leçon, qui s’est du coup déroulée dans une ambiance étrangement ludique, légère et détendue (pas qu’on soit tellement stressés chez Kitamura-sensei, bien au contraire, mais je suis un gars sérieux moi, je ne rigole pas quand j’écris d’habitude, j’ai peur de faire un faux trait).

      Et Kitamura de s’en amuser et d’en rajouter en me disant « tu sais, la secte bouddhiste de son père, c’est une des moins sévères » ou alors en prenant les autres à témoin « c’est vrai qu’elle est mignonne, hein, Chiyaki », etc.
      Bon, si t’as pas compris, t’es demeuré.


      A part ça, on a fait quelques belles petites choses, justement :


Asobu en style gyôsho

It's Christmas all over again!

     Ne laissez jamais un kendoka tomber dans un magasin spécialisé, c’est nettement pire qu’un groupe de nana qui fait les soldes. Les filles, elles, elles y vont pour le plaisir des yeux. Elles ne sont pas folles ; elles n’achètent pas. Ou du moins, pas grand-chose. Le kendoka, lui, il achète. Je sais pourtant bien qu’il faut que je tienne avec mes ¥60 000 jusqu’à la fin de la semaine, mais je viens d’en claquer un peu plus de 25 000 (env. 250 €) chez Eikō Budōgu ce matin. Après tout, c’est « le matériel d’arts martiaux de la gloire ». Ça doit bien valoir le coup de dépenser ses sous là-bas, non ? Et puis, j’en avais besoin, moi, de tous ces trucs :
·         2 shinai taille 39 (premier prix hein, je roule pas sur l’or) ;
·         1 set bokutō + kodachi avec leurs tsuba pour les kata (on ne m’appelle pas « Bokken-man » pour rien), parce que j’ai perdu les miens l’été dernier dans le train (et, chose rare, ils n’ont jamais été retrouvés) ;
·         1 sac de shinai tout neuf avec une bandoulière (parce que sinon je n’ai que mon sac en toile de Meiji, même si c’est la classe parce que c’est marqué Meiji Taidōren dessus et que c’est celui de mon ancien professeur) ;
·         2 vestes de kendō-gi de saison brodées à mon nom.

     Et plein d’idées pour mes prochains achats !

     Donc pour le reste de la semaine, ça sera riz, pur & simple…
    Mais pour me récompenser de cette frénésie dépensière et de cet effort pécunier, mon premier kare-raisu (curry japonais au riz et porc) à préparer soi même de chez Shiseido Parlour, offert hier par Yukiko !


mardi 16 février 2016

Honbu

     Et voilà, pour ce midi, un katsu-don bentō de chez Katsuya. Je crois que je vais essayer de relever le défi de manger au moins une fois dans une enseigne de chaque chaîne de fast-food japonais que je connais. En plus, il y en a plein le quartier. J’ai presque vu de tout, sauf les chaînes de ramen comme Maru-gen ou Ippudo.

*  *  *

     Ce soir, je suis allé m’entraîner au Riverside Sport Center, qui accueille le Honbu, le quartier général du kendo à Taito-ku. Bien que son véritable fief reste le Yanaka dojo, au nord de Taito, Fukumoto-sensei dirige maintenant les lieux à la suite de Saitō-sensei, qui était le maître des lieux quand je suis arrivé il y a 5 ans. C’est là que les professeurs des différents dojos du quartier viennent s’entraîner avec leurs pairs… et leurs aînés. Le gratin quoi. Côté haut, 7ème dan et 8ème dan. En face, les autres.
     Aujourd’hui, pas de Fukumoto-sensei, parce que les vieux 8ème dan ont de fortes personnalités (certains diraient « de sales caractères »), et se font généralement des guerres dogmatiques anciennes et souterraines, inaccessibles au commun des mortels. Ils se détestent donc souvent bien cordialement les uns les autres, suivant leurs vues et leurs écoles. Or, le mardi c’est le jour où vient Kurasawa Tadashi-sensei [倉沢正先生], et ils ne s’apprécient pas beaucoup à ce qu’on dit (tous les deux viennent chacun d’une fratrie de 3 kendoka, tous plus ou moins 8ème dan à ce que je sais. C’est vous dire l’ambiance). Celui-là, c’est un grand gars tout dégingandé avec des grands bras, le visage marqué et les cheveux gris coupés court, on dirait presque un vieil Américain, habillé avec son costume noir très classe. On a discuté deux minutes aujourd’hui, et il m’a dit qu’il allait souvent en Russie pour enseigner. C’est dommage, mais il n’a pas pratiqué aujourd’hui ; j’aurais bien aimé tenir le rythme d’un 8ème dan différent par jour…
     A la place, j’ai revu ce grand coquin de Nomura-sensei, puis deux ou trois professeurs que je connais de vue, et pour finir Kataoka-sensei que je connais bien, et qui a tenu à me raccompagner à l’hôtel, parce que c’était sur sa route (et parce qu’il est affreusement gentil, en dehors du keiko). Tellement gentil qu’il a eu l’amabilité de me dire que j’étais plus fort que la dernière fois, alors que j’ai eu le plus grand mal du monde à l’attaquer. Il a une manière terrible d’avoir l’air de rien tant qu’on essaie de rentrer dans sa garde, il reste vague, presque interrogatif, et au moment où on se lance, il frappe soudainement de près, avec une puissance redoutable, ça part comme un coup de canon, et on ramasse de plein fouet.
     Comme je le redoutais, j’ai aussi dû affronter Saigawa-kun, qui ne m’a pas raté et n’a pas manqué de venir m’inviter à la fin. J’aurais dû me cacher. Evidement, étant le plus gradé j’étais côté haut, mais ça n’est plus comme il y a cinq ans : je ne fais plus une tête de plus que lui, avec la vitesse et le poids de mon corps d’adulte. Maintenant, on est à égalité sur tous ces points, et lui par contre, il a l’expérience d’un gars qui pratique depuis ses 5 ans à l’école de police, et qui s’entraîne plus ou moins tous les jours. Il a eu la politesse de ne pas monter à son maximum, parce qu’il n’a pas eu besoin de ça pour me mettre sacrément en difficulté. Il m’a collé un debana-men d’entrée, en profitant de mon hésitation. Comme souvent les universitaires, il rentre franchement dans la garde de l’adversaire pour compenser le ki-seme des professeurs, cette manière qu’ils ont d’être menaçant de loin, sans avancer physiquement. J’ai fini par me reprendre en faisant ce que je sais faire : contrôler la pointe de l’adversaire, tenter de le mettre dans le vent dès que je sens qu’il va lancer une attaque, mais j’ai quand même bien ramassé. C’est un super entraînement pour moi, d’être confronté à ce genre d’adversaire, parce que je ne peux pas compter sur ma force ou ma vitesse comme dimanche soir au Tawara, je suis obligé de faire du kendo de vieux, de sentir l’adversaire, de m’imposer, d’essayer de le faire douter sur ses timings, sans pour autant compromettre ma propre explosivité dès qu’une opportunité naît de la situation qui se développe. Ce qui s’approchait le plus d’un ippon, c’est un kaeshi-dō, mon « spécial », que j’ai presque réussi à lui coller sur une attaque. Mais on était loin de la perfection, j’étais un peu court. Bref, toujours un plaisir stimulant.

     La soirée s’est terminée chez Denny’s avec Yukiko, qui m’a refilé un portable prépayé ayant jadis appartenu à feu son beau-frère égyptien lors de ses visites au Japon, et qui est décédé récemment. Du coup nostalgie à nouveau, je retrouve ce bon vieux gara-keitai noir de chez Softbank, sur lequel il faut une heure pour taper un message, mais grâce auquel je peux à nouveau communiquer en direct avec les amis pour se donner rendez-vous. Et puis j’ai mangé mes premières udon du séjour : ça GLISSE ! Autant les ramen ça commence à aller, autant ces saloperies de udon, il n’y a pas de manière élégante de les ingurgiter. Ceux qui ont déjà des problèmes avec les spaghettis italiens me font bien marrer tiens. Venez manger des udon en soupe avec des baguettes, là on parlera de défi !

Itō-sensei, homage au maître

     Hier, la journée a été très déséquilibrée, et je suspecte que ce sera plus ou moins le cas durant tout le séjour : comme les vampires, de jour, je n’ai pas grand-chose à faire. Je n’ai pas encore pu pour l’instant retourner voir Kitamura-sensei pour reprendre la calligraphie avec elle (j’ai rendez-vous demain à 3 heures cela dit !), donc je n’avais pas grand-chose d’autre à faire hier que de bidouiller mon blog sur l’ordinateur pour le mettre en page et en ligne, et puis ensuite me balader dans Asakusa, que je ne connais pas encore aussi bien que Ueno, où j’habitais.
     J’ai quand même tenu à me bouger les fesses jusqu’à Kaminari-dōri, la grande rue touristique qui mène au Kaminari-mon, le portail du tonnerre, parce que c’est rempli de restaurants là-bas, et j’avais repéré un Tenpura Tendon Tenya, qui est un fast-food type Yoshinoya, Sukiya, Matsuya ou Katsuya, sauf que cette chaîne-là est spécialisée dans les tempuras ! J’ai commandé un tendon classique, composé donc de diverses sortes de tempura (haricots, kyabocha, poisson, une sorte de seiche je suppose, et surtout une crevette), le tout sur un lit de riz assaisonné. Ce type de resto, c’est vraiment de la qualité de base, mais ça fait quand même très plaisir, on n’en trouve pas à Lyon, et c’est pas cher.


     Ensuite, j’ai voulu aller au magasin de matériel de kendo à Ueno, celui que j’avais mis une heure au bas mot à retrouver cet été parce que je m’étais trompé d’un bloc. Cette fois-ci, je me souvenais très bien de l’adresse, c’est les horaires et dates d’ouverture qui m’avaient échappé, donc je me le marque ici une bonne fois pour toute comme mémo pour ne pas oublier :

Eiko Budōgu [栄光武道具] ・〒110-0015, 3丁目-16-3 東上野, 台東区 東京都
Tokyo, Taito-ku, Higashi Ueno 3-16-3, Fermé tous les lundis, et les 1er et 3ème mardis du mois ;
Ouvert les autres jours, sauf le dimanche, de 10h à 19h30 en semaine, jusqu’à 19 heures seulement le samedi. Na.

     Donc j’irai demain, parce qu’aujourd’hui, on est le 3ème mardi du mois.

     Retour sans fanfare sous la pluie depuis Ueno jusqu’à Asakusa le long d’Asakusa-dōri, puis Kokusai-dōri, chemin bien connu pour l’avoir emprunté cent fois. Encore sous le coup du décalage horaire mal réglé, je rentre faire le check de mon trajet jusqu’à Nakano pour l’entraînement du soir au Shudōkan, et je calcule que j’ai un petit quart d’heure de repos jusque-là, donc c’est sieste. Quand le réveille sonne, j’ai devant mois la perspective d’une demi-heure de marche jusqu’à Asakusa-bashi, puis une demi-heure de train avec la Sōbu-sen jusqu’à Higashi-Nakano, parce que c’est juste de l’autre côté de Tokyo. Mais vous me connaissez, j’ai déjà traversé un tiers de la planète pour venir voir Itō, c’est pas une heure de route qui va me décourager. Alors je mets le sac sur le dos, le sabre à l’épaule, et en avant. C’est quand même loin Asakusa-bashi. Je me foutais de la gueule de Google Maps avec ses 32 minutes de marche, mais après une demi-heure passée à longer Kokusai-dōri sous la pluie, je regagne un peu d’humilité (vous savez, l’humilité, c’est quand il y a des infiltrations… c’était de circonstance). Une fois dans le train, il y a du monde parce que c’est la sortie des bureau et que la Sōbu, c’est juste la ligne qui relie la préfecture-dortoir de Chiba au quartier opposé de Mitaka, en traversant tout le centre de Tokyo. Heureusement, quelques stations plus loin, c’est Akihabara, et ça fait beaucoup de transferts, donc je saute sur la première place qui se libère avant qu’elle soit prise. Pas de pitié : je veux pouvoir roupiller jusqu’à Nakano, c’est pas à côté et je suis crevé. Résultat, je soulève à peine une paupière au passage à Ocha-no-mizu (mon ancien campus, nostalgie), puis à Shinjuku, et… je me réveille en sursaut, le train est à quai à Higashi-Nakano. Le cerveau n’a pas encore reconnecté, j’empoigne mes affaires et je bondis par la porte. Par chance, je n’ai rien laissé dans le train.

     Quand j’arrive à la porte du Shudōkan, c’est le destin : Itō, qui ne doit même pas savoir que je me pointe aujourd’hui, arrive exactement en même temps en vélo par l’autre bout de la rue. Je lui tombe dessus nez à nez à l’entrée. Coup de pression, parce que pour moi, ce type, c’est un peu un demi-dieu vivant, et je me retrouve là tout seul avec lui sans préavis. Comme il ne m’a pas remarqué tout de suite, je le salue, et il est tout content de me voir ; il me tient la main pendant une bonne minute le temps de me poser toutes les questions d’usage sur le pourquoi du comment je suis ici et pour combien de temps pour quoi faire ? Je vois bien qu’il est un peu déçu que je ne reste que pour trois semaines, mais il m’accueille chaleureusement. Ensuite on parle de sous, je lui propose de payer le mois, ça lui convient, et il m’envoie me changer, rendez-vous dans le dojo. Il est 6 heures, il n’y a pas un chat ce soir, et on commence le cours juste tous les deux ; je suis dans mes petits souliers. Il est encore en train de bricoler dans son coin qu’il me dit « vas-y, fais des longueurs de kiri-oroshi » (grande coupe jusqu’à l’horizontal). Je m’exécute, et le cours commence comme dans un vieux film de Kurosawa, le maître qui m’observe du coin de l’œil depuis l’endroit où il prépare ses affaires, et moi tout seul sur le parquet, appliqué, la sueur qui perle déjà sur le front de concentration, et qui enchaîne les plus belles coupes dont je suis capable, parce qu’il n’y a que moi à regarder. Au bout d’une demi longueur, il me corrige, je reprends, et on continue comme ça jusqu’à l’exercice suivant. Quelques élèves se sont ensuite joints à nous au fur et à mesure de l’entraînement, mais ces quelques minutes passés en tête à tête à enchaîner des longueurs de kihon (exercices de base) sous la direction d’Itō, je n’aurais même pas pu en rêver pour ma reprise d’entraînement au Japon. En une heure, il a changé (à nouveau) ma manière de faire du iai.

     Bon, la suite, vous la connaissez si je vous ai déjà parlé de mon professeur : en 3 heures d’entraînement, on a enchaîné les kihon de base, on a exécuté plus de dix fois chacun des 12 kata de la série seitei-iai, et on a commencé à préparer l’examen de grade (j’ai préparé les 5 kata suivant : 3-5-7-9-11). Itō m’a apporté des corrections fondamentales sur chaque kata, en se foutant copieusement de moi une fois sur deux (du genre « ça c’est du iai français, au Japon on fait comme ça » ou « mais t’es devenu mauvais, c’est ce qui arrive quand on ne revient que pour les passages de grades ! ») et à la fin du cours, ce que je faisais n’avait plus rien à voir avec le début, et je voyais qu’il était plutôt satisfait (même si vous l’imaginez, il reste sacrément du boulot).
Pour mémoire personnelle et pour ceux que ça peut intéresser, voilà pêle-mêle les points de repère fondamentaux dont je me souviens, et que je vous livre tel qu’il m’a été dit (vous pensez bien que j’ai pas pris des notes sur un papier au fur et à mesure. J’imagine la tête d’Itō s’il voyait les gens faire ça pendant les stages en France. Le iai, c’est dans la tête et dans le corps que ça se mémorise, en faisant des longueurs) :

     Grande coupe kiri-oroshi :
-       Une fois armé haut le sabre à 45°, uniquement fermer le petit doigt de la main gauche pour démarrer la coupe, ne pas faire jouer les poignets : ce sont les épaules et les coudes qui font la coupe.
-       Le coude gauche légèrement ouvert dans l’armé se resserre au centre vers l’avant pour entraîner le sabre.
-       Si la poignée est trop longue, comme c’est le cas pour mon sabre japonais, ne pas hésiter à faire remonter légèrement la position de la main gauche vers la main droite, en laissant la poignée dépasser plus largement par le bas.

     Nuki-tsuke puis kiri-oroshi debout :
-       Nuki-tsuke sur pied droit, kiri-oroshi sur pied gauche, yoko-chiburi sur place, et ainsi de suite.
-       Dans le nuki-tsuke, sortir presque toute la longueur du sabre tranchant vers le haut, on n’incline la lame à l’horizontale qu’au dernier moment, seule la pointe est engagée.
-       Couper ensuite sans monter l’épaule droite (défaut personnel), pour que la lame soit à l’horizontale, pointe étendue le plus loin possible devant soi sans dégrader la posture.
-       Dans le même temps, tirer fortement le fourreau vers l’arrière le long de la ceinture avec la main gauche, sans modifier la posture des hanches, qui doivent impérativement rester pleinement de face. Les épaules, elles sont à 45° en diagonale, pour permettre le mouvement contraire de la pointe (devant) et du fourreau (derrière).
-       Armer au dessus de la tête avec la main droite qui passe devant le front à son niveau ; la main gauche ne repasse pas par le centre du corps pour ramener le fourreau, elle l’emmène avec elle et l’abandonne rapidement en montant directement au devant du front pour saisir la poignée du sabre. Ensuite, coupe fondamentale kiri-oroshi telle que décrit plus haut.
-       Bien respecter les angles de 45° pour le bras droit dans le yoko-chiburi (si on imagine un repère x, y, z, le bras est la diagonale d’un cube) : tendance à le faire trop latéral et pas assez vers l’avant.

     Kihon sur koran-tō
-       Nuki-tsuke sur pied droit, armé sur retour de pied gauche au niveau du pied droit, kiri-oroshi sur pied droit, changement de pied, ō-chiburi sur place, et ainsi de suite.
-       Mêmes corrections que précédemment, attention à la hauteur de main droite sur le ō-chiburi : même hauteur que la main gauche au fourreau.

     Nuki-tsuke puis kiri-oroshi à partir de seiza :
-       Les mains à plat sur les cuisses se rejoignent vers le haut pour saisir la poignée et le fourreau par le bas.
-       En même temps que les deux mains s’éloignent l’une de l’autre pour libérer la lame, les hanche s’élèvent progressivement ; la lame reste tranchant vers le haut tout le long.
-       Au dernier moment, lorsque le corps parvient à la verticale, les pieds en appui sur les orteils, la main droite étendue le plus loin possible vers l’avant, alors le la main gauche oriente le fourreau et la lame à l’horizontale, et le petit doigt de la main droite fait jaillir la pointe vers l’avant pendant que la main gauche la libère en tirant le fourreau vers l’arrière. Pour le reste, même posture que debout, penser à maintenir les hanches de face malgré l’action contraire de la main gauche.
-       Une longueur sur deux, on frappe fermement du pied au sol au moment de dégainer, une longueur sur deux, on fait suri-ashi. Dans tous les cas, bien veiller à ce que les genoux forment un angle droit (tendance personnelle à envoyer le pied trop en avant). De même pour les hanches, à la verticale du genou au sol (ne pas projeter les hanches en avant). On exécute l’exercice en alternance, une fois sur deux en envoyant la jambe droite, une fois sur deux en envoyant la jambe gauche.
-       On avance ensuite les hanches pour amener le genou qui est au sol au niveau du talon du pied avant tout en armant haut comme pour l’exercice debout, puis on coupe de la même manière. On revient s’asseoir en seiza en rengainant par un yoko-chiburi, et l’exercice recommence.

     [… à suivre …]

dimanche 14 février 2016

Starts to feel like home

     24 heures chrono, et je commence à me sentir à la maison, sans arrière pensée. J’occupe la chambre juste le temps d’ouvrir et fermer la valise, ou juste le temps de dormir quelques heures, quand je ne comate pas tout simplement dans un des canapés de la pièce commune, les oreilles reliées au lecteur du portable. J’arpente les pièces en survêtements et slippers, comme un petit vieux en maison de retraite, sans complexe. L’avantage de ne connaître personne. Et puis moi, je suis en séjour long, et j’ai déjà pris mes habitudes avec l’armure et le dōgi qui sèchent sur la terrasse, donc je me sens excusé.



Valentine’s Day : Une dure journée bien remplie

     Commencée vers 5 heures du matin, heure locale, quand un crétin choisit d’allumer sa lumière dans la chambre et me réveille. Moi qui avait réussi à m’endormir tranquillement vers 1 heure, me voilà debout. La réception est ouverte 24h/24, donc je descends dans le lobby et je m’installe, comate tranquillement en bricolant sur mon PC. Vers 7-8 heures, c’est le petit déjeuner en regardant (pour la… 100ème fois ?) le premier Kung-Fu Panda. Il faut bien s’occuper, pendant que ça s’active autour de moi pour je ne sais quelle visite groupée du cimetière Yanaka (ne me demandez pas pourquoi c’est LA visite de la Saint Valentin. Contre point en Memento Mori ? Eros & Thanatos ? Je n’en sais foutre rien). Moi j’habitais juste en face jadis, j’ai bu des bières en zigzagant entre les tombes en pleine nuit avec des amis, alors le tour des lieux de jour en groupe de K-Way fluo (sous la pluie), ça m’intéresse moyen.
Ramen Benkei [ラーメン弁慶]
     A 11 heures, Yukiko passe me chercher à l’hôtel avec mes armes, je me sens comme un hitman en planque dans une banlieue miteuse à qui un contact vient annoncer son prochain contrat, matériel à la main. J’entrepose les sabres sous mon matelas pour coller à mon film, et quelques échanges de cadeaux plus tard, on est parti dans les ruelles d’Asakusa, direction un petit resto de ramen près du Sensō-ji nommé Ramen Benkei (en référence à un personnage de kabuki), king motherfocker size bols de ramen délicieuses, avec une demi-douzaine de gyōza pour couronner le tout (il ne faut pas perdre les bonnes habitudes). La soupe est excellente, avec juste ce qu’il faut de gras et de rondelles de porcs (c'est-à-dire beaucoup), et une montagne de pousses de soja fraîches on top (c’est un peu mon chocolat). On assaisonne le tout avec de la sauce soja, de l’ail écrasé et de la poudre rouge chinoise très épicée dont j’ai oublié le nom. C’est à s’en faire péter le ventre, et je finis tout mon bol avec de long * sluuurps * ravis et quelques grognements de contentement. En attendant, on papote de tout et de rien, du temps, du kendo, des derniers potins du quartier ; bref, je reprends pied quoi.
parce qu’étonnamment, c’est ça que j’ai vraiment envie de manger en premier maintenant que j’ai à nouveau les pieds sur la terre des ancêtres (pas les miens bien sûr, mais les ancêtres quand même). Je ne suis pas déçu du voyage, parce que le type qui nous accueille est sympa, me baragouines quelques formules en français, et nous sert des



     Le temps de finir, la prochaine étape est déjà décidée : on va boucler ce qui reste de place au fond de l’estomac en se calant deux boules de glace au macha dans une boutique spécialisée de kototoi-dōri nommée Suzukien [壽々喜園], où s’alignent tous les dégradés de vert imaginables selon la densité de thé présent dans la glace. Amazing. Je prends une boule N°6 (un peu comme chez Chanel), parce que c’est la recommandation de la maison (o susume !) et Yukiko s’aventure avec une N°7.
Suzukien [壽々喜園]
     Le beau temps revenu (il fait 23°C en plein mois de février, on se croirait fin avril, c'est n'importe quoi !), on profite des berges de la Sumida avant de se caler dans un Salzeria pour boire un dernier coup et fixer le programme des semaines à venir (les Japonais n’aiment pas l’imprévu). Il est déjà fixé qu’on ira se mettre bien avec la Shimizu Team samedi soir prochain après l’entraînement, au petit resto chinois des abords du Matsuba Kendo Club, qui accueille toutes nos beuveries de bienvenue et d’adieu depuis que je connais le quartier (se référer aux épisodes précédents pour plus de détails et d’anecdotes, notamment concernant ma mère escortée en pleine nuit à son hôtel par deux valeureux samurai dévoués, quoique complètement ronds).
     La fin d’après-midi, je rentre faire une sieste bien méritée sur le canapé du salon, parce que je commence à accuser le coup du décalage horaire, mais je ne veux pas qu’il soit dit que je suis allé me coucher. Je surveille la pendule d’une paupière quand j’ai la présence d’esprit de m’éveiller de temps en temps, et je finis par me lever pour de bon pour aller à l’entraînement  du Tawara dōjō, à deux blocs d’ici, armure sous le bras et shinai sur l’épaule. C’est mon premier entraînement, moins de 24 heures après l’atterrissage, mais je n’ai pas de temps à perdre : 3 semaines, c’est court, et il faut profiter de la force du quartier, qui est de proposer des entraînements tous les soirs, pour peu qu’on sache à quelle porte aller frapper.
     Quand j’arrive à celle du Tawara, ce n’est qu’avec une demi-surprise qu’on m’accueille ; je crois qu’on a pris l’habitude de mes allées et venues. Le maître des lieux Sawazaki-sensei se détourne aux trois-quarts de la supervision des jeunes pour me décrocher un « Ah, Rauch, t’as apporté ton armure ? Bien, tu peux aller te changer là-bas » en me désignant les vestiaires. Je vais m’incliner profondément devant Kawakami-sensei au passage, parce que lui c’est un grand ponte, et on ne peut pas passer comme ça devant en faisant comme si on ne l’avait pas vu. Ça veut aussi dire « si vous voulez bien, le moment venu, je viendrais prendre une race avec vous pour me remettre les idées en place ».
     Chose promise, chose due, après l’échauffement je vais me placer devant le 8ème dan, face à sa vieille garde seigan-no-kamae, et je lance mon plus beau cri de guerre en tenant fermement la poignée de mon sabre. Son truc à lui, c’est kaeshi-dō : quand on craque finalement sous la pression et qu’on essaie de lui balancer un coup bien droit dans la tête, il se décale de 10 cm sur la droite monte les mains, pare l’attaque, et renverse son sabre pour frapper au flanc. Le tout très, très vite. Bon, après quelques passes du genre où j’ai fait de mon mieux pour lui rentrer dans le lard, il me dit qu’il faut que j’arrête d’attaquer comme ça n’importe comment, et que je maintienne la pression jusqu’à ce que ça soit l’adversaire qui craque et attaque en premier, pour le chopper dans le temps. Facile à dire si j’avais un gamin en face de moi, mais c’est pas si facile de faire bouger les vieux singes dans son genre. Sur quoi il salue et c’est fini. J’ai enchaîné un kakari-geiko avec Nomura-sensei (7ème dan), qui m’a fait attaquer sans répit pendant deux-trois minutes avec son grand sourire bonnard de nounours, parce que c’est un grand bonhomme jovial imposant qui manie le sabre une peu comme s’il passait le balais : il s’amuse, il rigole, et quand ça lui chante il frappe ici ou là au gré des ouvertures que l’élève lui offre en s’efforçant pourtant de mener l’assaut. C’est le genre de monstre contre lequel tu peux sans crainte aller t’écraser de toutes tes forces : ça ne le fera pas bouger, et ça n’entamera même pas sa bonne humeur.
     Après, j’ai eu de la chance : il y a bientôt un examen de grade, donc j’ai eu le droit comme les autres à un examen blanc pour mon 4ème dan. J’ai fait une bonne démonstration contre mes deux adversaires (les Japonais sont plus francs que les Français dans leurs attaques et leur engagement ; c’est beaucoup plus facile de les cueillir au vol, à niveau/âge égal). J’ai quand même eu un commentaire appuyé sur mon armé, jugé trop petit, et qui gagne donc en vitesse au détriment de la puissance. Avis à ceux qui trouvent que je frappe fort : je vais prochainement armer plus grand pour tenter de gagner en souplesse et en impact. Débrouillez-vous avec ça. Kawakami-sensei, c’est son truc : le sabre, c’est fait pour couper, alors il faut couper. Il aime pas qu’on se la touche.

     J’ai aussi revu Saigawa-kun, qui n’a pas changé depuis que je le connais, sinon qu’il a grandit et qu’il est encore plus fort maintenant. Le petit jeune vient d’entrer à l’université. Comme le temps passe… Il me mettait déjà de sacrés pions quand il avait 13 ans et une tête de moins que moi, alors je vous dis que si je me retrouve face à lui la semaine prochaine, je vais pas me la jouer. En plus il est ouvert, entier, sympathique et chaleureux, c’est à vous dégoûter d’essayer d’être un homme de bien.