Dimanche matin, on constate que l’ume-shū ingurgité à outrance la veille était de bonne
qualité : pas de gueule de bois. 8h/8h30, l’heure de se mettre en route
pour Minowa, où je compte bien
renouer avec le Sanshin Ken-yū
Kai, où j’ai
mes matinales habitudes dominicales. C'est-à-dire qu’ils ont un horaire très
pratique pour qui se sent d’attaque, tous les dimanches matin de 9h à 12h.
[9h-10h] c’est préparation, échauffement et kata,
sous l’œil attentif des professeurs, comme toujours – et croyez-moi, ils sont
callés. Où croyez-vous que j’ai mérité mon surnom de Bokkenman ? Un an d’assiduité, tous les dimanches matin.
[10h-11h] on fait travailler les enfants (de plus en plus nombreux dans ce
dojo), en leur servant de moto-dachi
(cibles) pour des séries de kihon
(exercices de base) sur les frappes fondamentales de kendo. Et croyez-moi, ils
en bouffent, les gamins. On fait trois fois leur taille, et ils se jettent dans
l’action sans même y penser. Des fois je m’amuse un peu, je leur colle un
« kote ! » discret sur
un moment d’inattention, ça les fait marrer. [11h-12h] au tour des grands de
jouer le jeu : on se met en rangs face à face, et c’est nous qui
enchaînons les séries de techniques ; kiri-kaeshi,
seme-men en grand, men de loin en direct, kote-men, men ni tai-shite ōji waza, j’en passe, et des meilleures. On finit
par mawari-geiko, c'est-à-dire des
successions de combats entre nous en changeant d’adversaire à chaque fois que
le Maître de cérémonie en donne l’ordre, en l’occurrence, un petit costaud
d’une soixantaine d’année avec une large tête plate de tortue, un air pas trop
commode mi-figue mi-raisin et des yeux mi-clos derrière des lunettes ovales. Je
le soupçonne d’être 7ème dan, vu son kendo. Il y avait aussi en guest star Kaneda-sensei (7ème dan aussi) du Honbu, qui est passé dire bonjour. Dans la suite des combats, je
les ai affronté tous les deux, et ils m’ont fait des corrections très
enrichissantes. Je vous montrerai ça en rentrant, hé hé hé…
Par la
suite en combat libre, j’ai aussi affronté un des jeunes adultes que je connais
depuis longtemps, il est grand et large et souple et rapide, et toujours un sourire épanoui sur son visage, c’était un combat dense et musclé. Pour
finir, j’ai eu la possibilité de présenter mes hommages à Hirai-sensei, que j’aime beaucoup parce qu’il me fait penser à un
moine bouddhiste : un corps et une personnalité sans angles ni aspérités,
pas très grand, un peu costaud, une tête ronde et un visage avenant avec le
crâne complètement chauve, toujours souriant aussi ; il y a toujours quelque chose de joueur et avenant qui flotte sur sa figure, même quand on le voit
concentré dans son combat, c'est assez extraordinaire.
J’ai
fait de mon mieux pour ne pas le décevoir ; je crois qu’il était
satisfait.


Le grand gars
Suzuki-sensei (5
ème
dan) n’était pas là, mais il y avait aussi
Akita-sensei,
un spécialiste des
kata, et ce fut
une belle matinée. Après quoi, je suis rentré prendre une douche avant de
retrouver
Yukiko pour aller manger
en ville : enfin, des
okonomiyaki !
Elle connait parmi les meilleures adresses de Tokyo, et en particulier dans le
quartier. Contrairement au petit resto traditionnel dans lequel je vais
généralement à
Asakusa, elle m’a
emmené chez
Aporo, où on prépare
les
okonomiyaki à la façon d’Ōsaka
(ne prononcez pas ça en faisant un « z » entre les deux voyelles, ça
m’énerve). Ne me demandez pas quelle est la différence avec la façon du
Kantō (la région de Tokyo), je ne sais
pas bien exactement. On a pris un « mix » avec un peu de tout
dedans : beaucoup de choux, des crevettes de toutes les tailles (les
blanches, et puis les toutes petites rouges), du bœuf, du porc, du calmar, et
plein de d’autre choses que j’ai oublié. Apparemment, on ne met pas trop de
farine pour ce type de recette, donc c’était à peine une galette, surtout de la
garniture, et pas de mayonnaise
on top.
En tout cas, c’était très bon (il faut mettre beaucoup, beaucoup de sauce brune
sucrée m’a dit
Yukiko). J’ai aussi
découvert les
monjayaki, il parait
que ça ne coûtait rien quand
Yukiko
était petite, et que les petites filles pouvaient se commander ça au coin de la
rue pour 3 sous pour manger ça en papotant. C’est un peu le même principe que
pour les
okonomiyaki, mais en moins
formel, c'est-à-dire en plus liquide. Disons qu’au lieu d’une sorte d’omelette bien prise,
vous avez une sorte d’œuf brouillé très délié, sachant que dans les deux cas l’essentiel
du plat est constitué non pas par la pâte liant le tout, mais par la foultitude
de légumes, viandes, poissons et assaisonnements que l’on fourre dans un bol et
que l’on mélange vigoureusement avant d’étaler ça sur le grill.
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| Entre Sky Tree et... une merde dorée |
Après
avoir fait honneur au repas, on a traversé la
Sumida et on est allé s’amuser du côté du
Sky Tree tout proche. Je ne me rendais pas compte, mais il y a un
gros centre commercial au pied de la tour (comme toujours, comme ça on peut
faire plein de mort innocents mais consuméristes quand on les prend pour cible
lors des attentats). C’est tout plein de jeunes gens en goguette pendant le
week-end, alors c’est plaisir des yeux comme dit
Florence Foresti. On n’est pas monté dans la tour, parce que
premièrement c’est un peu cher, et deuxièmement ça fait plus de trois ou quatre
heures d’attente quand on n’a pas de réservation. Tout ça pour voir la mégalopole
de Tokyo qui s’étend à perte de vue aux quatre points cardinaux, merci bien.
Du
coup, on a jeté notre dévolu sur une tour voisine où justement le point de vue sur
le Sky Tree est intéressant (c’est un
petit building de 30 étages seulement, autant dire un nabot à côté de la grande
sœur qui culmine à 634 mètres). On a tourné là-bas en papotant à la recherche
de petites douceurs pour faire passer le repas, et on a fini par s’acheter des
glaces et milk-shake décadents dans une de ces échoppes dégoulinantes de sucre
et de crèmes glacées de toutes les couleurs vives les plus écœurantes du monde,
façon clip des AKB48.
On est ensuite rentré par le train à Asakusa, parce que j’avais rendez-vous avec les Yamaguchi l’après-midi (j’ai un emploi
du temps de ministre). Heureusement qu’il me restait de la place dans l’estomac
(certains diront qu’il me reste toujours de la place dans l’estomac),
parce qu’ils m’on emmené dans « un petit resto informel où on pourra
discuter de manière détendue », c'est-à-dire qu’on s’est retrouvé dans le
resto d’un grand hôtel (de Ginza je crois, pour vous dire que c’était très
informel), attablés devant un buffet garni de rangées de plats les plus
simples, allant du velouté de crevettes jusqu’aux toasts de foi gras, en
passant par les pattes de crabe et le sukiyaki
grillé juste pour vous par le chef. Mais aussi du kara-age, du poulet rôti, des rouleaux de printemps, et pour finir
bien sûr des petits pains, deux ou trois tartes, des mousses de fraises et
quelques gâteaux ; bref, on se serait un peu cru au début du Voyage de Chihiro, en moins onirique et
avec plus de couverts. Comme c’était très informel, on a pu avoir une agréable
conversation à bâton rompu avec toute la famille ; Shun-no-suke, l’aîné, va bientôt commencer le travail dans une
compagnie de location (de voiture ?), et Harutsune-kun, le cadet, que j’ai connu tout petit kendoka acharné,
commence déjà à préparer les examens d’entrée à l’université, puisqu’il est en
première année de lycée. Pression, pression. On m’a encore félicité à propos de
mon japonais qui s’est amélioré, et même si je pense que ce n’est pas vrai
littéralement, je dois dire que je me sens beaucoup plus à l’aise dans mes conversations
depuis l’été dernier. C’est donc comme ça que je me suis défendu du compliment,
en disant que c’était seulement l’habitude qui rendait mon débit plus naturel.
Je me rends compte aussi que mon vocabulaire, s’il ne s’est pas vraiment étendu,
s’est considérablement renforcé : j’utilise toujours les mêmes domaines de
mots, et je suis perdu dès qu’on en sort, mais je n’ai plus à faire d’effort
pour utiliser ce que je connais, et c’est vrai que ça change ma vie
quotidienne. Ça donne du chien à mes conversations, et je constate avec plaisir
que les inconnus me disent de moins en moins « Ah ! Jōzu ! » dès
que j’ouvre la bouche pour dire bonjour ou merci. Le fait est qu’en général
quand j’ouvre la bouche maintenant, c’est pour enchaîner des phrases complètes
qui demandent une réponse précise, et plus personne ne perd son temps à faire l’étonné
devant le gaijin qui vient de faire
une pirouette : on m’indique en deux-trois mots polis le rayon des surgelés, et
puis on retourne à ses affaires.
A ce sujet, j’en profite pour dériver sur un sujet d’actualité
qui m’a amusé récemment, c’est le succès sur Twitter du hashtag
SiLesNoirsParlaientCommeLesBlancs. Il s’agit de dénoncer le racisme ordinaire à
l’encontre des Noirs en France en retournant les exemples de phrases
désobligeantes, de préjugés ou de clichés que les Noirs doivent subir au
quotidien de la part des autres Français. Je comprends la démarche et la
nécessité d’ouvrir les yeux de la majorité sur cette réalité quotidienne, mais
j’avoue avoir été un peu agacé malgré tout par l’idée sous-jacente que les Blancs ne subissent pas ce genre de méprise ou d’exagération. Dans mon
expérience, ce genre de xénophobie existe bel et bien dans les deux sens. Je n’aime
pas parler de racisme, parce que le racisme me semble désigner quelque chose de
plus profond, de plus violent et de plus volontaire. Mais la xénophobie
quotidienne, cette peur de ce qui est différent ou étranger à soi, croyez-moi,
elle existe partout dans le monde et se tourne précisément vers tout ce qui est
naturellement inconnu des locaux. Combien de fois ai-je eu à subir ces petites
phrases vexantes au Japon, sur la fréquence de nos bains, sur la manière de se
brosser les dents ou sur l’alimentation, l’éducation, les vacances, le chômage,
la manière de travailler ou que sais-je encore ? Et c’est bien un Nigérien
tout noir qui m’a demandé un jour si c’était vrai que les Français ne se lavaient
que deux fois par semaine. Mon frère aussi a déjà été témoin de cette xénophobie renversée de certains Noirs envers les Blancs. Penser qu’il s’agit juste d’un
effet de miroir vengeur est à mon avis une erreur. Nous avons tous en nous
cette tendance à cultiver les idées reçues sur ceux qui nous sont différents,
surtout lorsqu’ils sont minoritaires dans notre environnement ou dans notre
quotidien. Etant à la frontière de ces deux cultures, je suis autant désolé des
préjugés français sur le Japon, les Japonais ou les Asiatiques en générales que
je le suis des préjugés asiatiques sur les Occidentaux. En fait, par le jeu d'identification, je me sens vexé dans les deux sens (comprenez donc la délicate position des immigrés en France, qui retournent au Bled durant les vacances). Mais pour moi, ces
remarques souvent assez légères, faites sans y penser et sans réelle intention de méchanceté, même si elles sont très usantes à la longues, sont
surtout les marques d’une certaine naïveté et d’un manque de dépaysement, comme
quand une jeune étudiante plante son visage à 20 centimètres du mien pour
observer mes yeux gris-bleus avec curiosité, amusement et… envie.
En conclusion, je ne suis pas certain qu’il soit nécessaire
de vouloir toujours faire une spécificité du racisme quotidien à la française.
Il faut le relever, le corriger, mais il ne faut jamais oublier que les
préjugés sont toujours à double sens et à double tranchant. Avant toute chose,
il me semble urgent de pousser les autres à faire eux-mêmes le voyage vers l’étranger
– pas le tourisme béat et passif qui ne fait qu’empirer les choses, mais le
vrai grand voyage, celui qui commence seul et qui finit entouré d’amis. Ça n’est
qu’ainsi qu’on œuvre vraiment pour tuer la vexation des petits commentaires
ordinaires, qu'on éduque et qu'on assouplit son esprit, et qu’on apprend à aimer sincèrement l’étranger.