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Ce soir, je suis allé m’entraîner au Riverside Sport Center, qui accueille le Honbu, le quartier général du kendo à Taito-ku. Bien que son véritable fief reste le Yanaka dojo, au nord de Taito, Fukumoto-sensei
dirige maintenant les lieux à la suite de Saitō-sensei,
qui était le maître des lieux quand je suis arrivé il y a 5 ans. C’est là que
les professeurs des différents dojos du quartier viennent s’entraîner avec
leurs pairs… et leurs aînés. Le gratin quoi. Côté haut, 7ème dan et
8ème dan. En face, les autres.
Aujourd’hui, pas de Fukumoto-sensei,
parce que les vieux 8ème dan ont de fortes personnalités (certains
diraient « de sales caractères »), et se font généralement des
guerres dogmatiques anciennes et souterraines, inaccessibles au commun des
mortels. Ils se détestent donc souvent bien cordialement les uns les autres,
suivant leurs vues et leurs écoles. Or, le mardi c’est le jour où vient Kurasawa Tadashi-sensei [倉沢正先生], et ils ne s’apprécient
pas beaucoup à ce qu’on dit (tous les deux viennent chacun d’une fratrie de 3 kendoka,
tous plus ou moins 8ème dan à ce que je sais. C’est vous dire l’ambiance).
Celui-là, c’est un grand gars tout dégingandé avec des grands bras, le visage
marqué et les cheveux gris coupés court, on dirait presque un vieil Américain,
habillé avec son costume noir très classe. On a discuté deux minutes aujourd’hui,
et il m’a dit qu’il allait souvent en Russie pour enseigner. C’est dommage, mais
il n’a pas pratiqué aujourd’hui ; j’aurais bien aimé tenir le rythme d’un
8ème dan différent par jour…
A la place, j’ai revu ce grand coquin de Nomura-sensei, puis deux ou trois
professeurs que je connais de vue, et pour finir Kataoka-sensei que je connais bien, et qui a tenu à me raccompagner
à l’hôtel, parce que c’était sur sa route (et parce qu’il est affreusement
gentil, en dehors du keiko).
Tellement gentil qu’il a eu l’amabilité de me dire que j’étais plus fort que la
dernière fois, alors que j’ai eu le plus grand mal du monde à l’attaquer. Il a
une manière terrible d’avoir l’air de rien tant qu’on essaie de rentrer dans sa
garde, il reste vague, presque interrogatif, et au moment où on se lance, il
frappe soudainement de près, avec une puissance redoutable, ça part comme un
coup de canon, et on ramasse de plein fouet.
Comme je le redoutais, j’ai aussi dû affronter Saigawa-kun, qui ne m’a pas raté et n’a
pas manqué de venir m’inviter à la fin. J’aurais dû me cacher. Evidement, étant
le plus gradé j’étais côté haut, mais ça n’est plus comme il y a cinq ans :
je ne fais plus une tête de plus que lui, avec la vitesse et le poids de mon
corps d’adulte. Maintenant, on est à égalité sur tous ces points, et lui par contre,
il a l’expérience d’un gars qui pratique depuis ses 5 ans à l’école de police,
et qui s’entraîne plus ou moins tous les jours. Il a eu la politesse de ne pas
monter à son maximum, parce qu’il n’a pas eu besoin de ça pour me mettre
sacrément en difficulté. Il m’a collé un debana-men
d’entrée, en profitant de mon hésitation. Comme souvent les universitaires, il
rentre franchement dans la garde de l’adversaire pour compenser le ki-seme des professeurs, cette manière
qu’ils ont d’être menaçant de loin, sans avancer physiquement. J’ai fini par me
reprendre en faisant ce que je sais faire : contrôler la pointe de l’adversaire,
tenter de le mettre dans le vent dès que je sens qu’il va lancer une attaque,
mais j’ai quand même bien ramassé. C’est un super entraînement pour moi, d’être
confronté à ce genre d’adversaire, parce que je ne peux pas compter sur ma
force ou ma vitesse comme dimanche soir au Tawara, je suis obligé de faire du kendo de vieux, de sentir l’adversaire,
de m’imposer, d’essayer de le faire douter sur ses timings, sans pour
autant compromettre ma propre explosivité dès qu’une opportunité naît de la
situation qui se développe. Ce qui s’approchait le plus d’un ippon, c’est un kaeshi-dō, mon « spécial »,
que j’ai presque réussi à lui coller sur une attaque. Mais on était loin de la
perfection, j’étais un peu court. Bref, toujours un plaisir stimulant.
La soirée s’est terminée chez Denny’s avec Yukiko, qui m’a
refilé un portable prépayé ayant jadis appartenu à feu son beau-frère égyptien
lors de ses visites au Japon, et qui est décédé récemment. Du coup nostalgie à
nouveau, je retrouve ce bon vieux gara-keitai
noir de chez Softbank, sur lequel il faut une heure pour taper un message, mais grâce auquel je peux à nouveau communiquer en direct avec les amis pour se
donner rendez-vous. Et puis j’ai mangé mes premières udon du séjour : ça GLISSE ! Autant les ramen ça commence à aller, autant ces
saloperies de udon, il n’y a pas de manière
élégante de les ingurgiter. Ceux qui ont déjà des problèmes avec les spaghettis
italiens me font bien marrer tiens. Venez manger des udon en soupe avec des baguettes, là on parlera de défi !
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