Ce matin, c’était le grand ménage d’hiver au dojo de la
préfecture de police. Je me doute qu’il est arrivé que d’autres étrangers,
voire d’autres Français, se soient déjà entraînés au dojo de la Police
Métropolitaine de Tokyo, mais je me demande bien combien ont eu le privilège d’y
faire le ménage ? Qui d’autre peut se vanter d’avoir briqué les augustes boiseries
de ce haut lieu des arts martiaux japonais, à l’aide d’un chiffon humide ?
Qui peut dire avec fierté qu’il est allé traquer les moutons de poussière
jusque derrière la tuyauterie de la salle d’eau, dans laquelle des professeurs parmi les plus
grand ont pris leur bain après l’entraînement quotidien ? Bien
peu, j’en suis convaincu.
Et ce n’est pas anodin, croyez-le, car au Japon, on apprécie
quand vous participez à ce genre de tâche avec vos condisciples ; c’est ce
qui fait de vous un membre du groupe à part entière : remonter son pantalon
jusqu’aux genoux et ses manches jusqu’au coudes, puis empoigner fermement un
tissu mouillé pour brosser, frotter, gratter dans tous les recoins, nettoyer le
parquet en long, en large et en travers, plonger les pieds dans le ruisseau et
rincer à grande eau les saleté dans une grande bassine, c’est ça qui vous lie à
vos compagnons de travail, qui vous attache au lieu et qui fait que vous avez
votre place dans cet endroit sacré qu’est le dojo, plus que le reigi
et le salut au kamiza, plus que la
sueur versée sur les planches.
Le ménage étant effectué entre 8 heures et 9h30, la piste
est disponible ensuite pour s’entraîner librement jusqu’à midi. Librement, c'est-à-dire
sans consigne particulière, mais sous l’œil attentif des différents sensei présents depuis le matin à vos
côtés pour récurer la place. Ces petits vieux ridicules et affairés, avec leurs
pantalons à mi-mollets ou leurs caleçons longs, accroupis ou courbés en deux pour
faire briller les joints de je ne sais quel robinet, se sont soudainement
métamorphosés en sévères gardiens ; ils dominent le terrain, droits dans
leurs hakama impeccables, le visage
impassible et le regard scrutateur, supervisant sans un mot vos moindres
mouvements.
Aujourd’hui, Itō
n’était pas là, c’est Hata-sensei [羽田] qui a pris sous son aile (c’est
le cas de le dire, pour ceux qui peuvent lire son nom, he he he…) les
prétendants à l’examen du mois prochain. J’avais un doute, mais peu à peu je l’ai
remis : il était déjà présent à mon examen de premier dan il y a trois
ans, Itō m’avait
présenté à lui, ils sont amis. Il m’a superbement ignoré pendant tout l’entraînement,
je faisais mes exercices en même temps que les autres, comme tout le monde, et
lui il faisait des remarques ou dispensait des conseils à droite et à gauche ;
moi j’étais perdu, presque vexé, tellement il ne m’adressait pas la parole. Il nous
a chronométrés deux fois sur la série de kata pour l’examen (3. Uke-nagashi – 5. Kesa-giri – 7. Sanpō-giri – 9. Soete-dzuki
– 11. Sō-giri).
A la fin, alors qu’il allait partir et qu’il commençait à empaqueter son sabre,
je m’approche, m’assoie à côté de lui, et lui demande s’il à des conseils à me
donner, parce que j’ai l’impression d’avoir manié le coupe-choux dans le vide
pendant une heure et demie sans grand résultat. Il me dit « non, non, c’est
bien. Sois juste plus bref sur les saluts, sinon tu finis après les autres et
les jurés ne regardes plus que toi, alors ça te met la pression ». Je
crois qu’il laisse à son pote Itō
le loisir et le privilège de me martyriser !
Sinon, on m’a réappris aujourd’hui à m’habiller (on m’a
rhabillé, quoi). C’est Yazawa-sensei
[谷澤] qui s’en est occupé. C’est
un petit maigre d’un certain âge, toujours souriant, une tête ronde toute
chauve, le sommet du crâne un peu aplati, le nez un peu écrasé, deux fentes
pour les yeux et des petites lunettes rondes. Droit comme un « i », rigoureux
comme pas deux et fin connaisseur de iai,
il m’aime bien et je l’adore. Il m’a fait la leçon complète sur le cérémoniel d’entrée
et de sortie du terrain d’examen, et comme je passais mal mon sabre dans la
ceinture, il m’a expliqué comment attacher son obi et les lanières du hakama
pour ne pas être embarrassé. Du coup, je me suis retrouvé à poil dans un coin
du dojo, à tout bien attacher comme il faut pour que le fourreau glisse tout
seul dans la ceinture. Il est dans cette discipline des arcanes secrètes bien
gardées, auxquelles seule la confiance patiemment gagnée, au prix de longues
années de pratique sincère, peut vous donner accès. Un jour, vous aussi vous saurez attacher votre ceinture tout seul, comme un grand.
Il va falloir que tu fasses partager çà au dojo!!!
RépondreSupprimerJan