Difficile de revenir sur ses pas trois, cinq ans plus tard,
avec un intermède peu musical entre les deux. L’impression d’avoir laissé
tomber un bibelot précieux dans le fleuve, et de le savoir là, au fond de l’eau,
inaccessible. Nostalgie en demi-teinte qui vous prend aux tripes, avec tous les
souvenirs qui reviennent brusquement au fur et à mesure qu’on redécouvre les
endroits familiers, les marques, les références. La joie des instants passés
dans ces rues qu’on arpente à nouveau se mêle à la peur irraisonnée de ne plus
en vivre d’aussi intenses, d’aussi vifs, sachant qu’ils sont justement déjà
morts, engloutis par le passé.
C’est en descendant à Uguisudani
que ça me frappe de plein fouet, en découvrant depuis la plateforme la ligne
inchangée et bien connue des enseignes lumineuses de Love Hotels qui s’agglutinent de l’autre côté de la voie de la Yamanote.
Je me sens immédiatement chez moi, c’est bien mon quartier, et je me dis « I’m home ». Mais dans le même temps, il y a quelque chose qui me serre l’estomac, cette peur terrible de tout ce que je sais que ce pays peut m’infliger, et puis la peur d'être déçu, de ne plus retrouver ce que j'ai déjà vécu de fort ici.
Je me sens immédiatement chez moi, c’est bien mon quartier, et je me dis « I’m home ». Mais dans le même temps, il y a quelque chose qui me serre l’estomac, cette peur terrible de tout ce que je sais que ce pays peut m’infliger, et puis la peur d'être déçu, de ne plus retrouver ce que j'ai déjà vécu de fort ici.
Il y a bien sûr la fatigue du voyage, à laquelle s’ajoute le
décalage horaire, l’absence de plan particulier pour la soirée, et surtout la
solitude momentanée mais un peu écrasante d’être un étranger brusquement
catapulté en 24 heures dans une ville de 35 millions d’habitants à 10 000 km
de chez lui.
Arrivé à l’hôtel Asakusa de Sakura House, qui se trouve juste à côté d’un Love Hotel nommé judicieusement « La Cachette » (* en français dans le texte), je découvre la
luxueuse suite qui m’a été attribuée selon l’offre discount dont j’ai profité :
c’est un cube de béton avec environ 12 m² de moquette au sol et 4 lits
superposés, des fenêtres bien hermétiquement fermées et des rideaux
fermement tirés. Il y a une chaise aussi, et une série de casiers numérotés de
1 à 8 pour les effets personnels. Et beaucoup de bordel qui traîne.
Après une brève erreur, on me donne de quoi garnir mon lit,
un oreiller, des draps, sans oublier une couette d’une épaisseur record, plus une couverture bien chaude.
Sceptique, je les plie par avance au pied du lit, parce que même avec la clim,
je me doute bien qu’à huit dans moins de 30 mètres cubes, je ne risque pas trop
d’avoir froid la nuit. Disons qu’en tout cas, ça ne me préoccupe pas plus que
ça.
Pour prendre contact et lutter contre l’inactivité, je fuis cet accueillant nid douillet pour redescendre me réfugier dans la salle commune, et je m’installe pour pianoter sur l’ordinateur,
me mettre à jour, reprendre contact, avec l’espoir vague que quelqu’un va m’adresser
la parole et engager la conversation, mais personne de vraiment sympathique ne
se présente, et d’un autre côté je me sens très peu l’humeur d’une conversation ;
cruelle contradiction du porc-épic à la Schopenhauer : on veut la chaleur
de ses semblables, mais dès qu’ils font mine d’approcher, on craint leurs
piquants. Et voilà que soudainement, c’est mon estomac qui me sauve :
Il est presque une heure du matin, et pourtant, reste cet
ultime réconfort qu’offre Tokyo : même en pleine nuit, on trouve toujours au
détour des petites rues un fast-food où aller chopper un bol de gyūdon roboratif bon
marché, ou bien un combini de
quartier, avec ses néons crus qui vous agressent les pupilles et ses rangées de
nikuman au chaud dans le four, qui
vous réjouissent les papilles. Fi de la solitude et du dépaysement, j’ai faim :
j’empoigne mon sac, et je repars à l’assaut d’Asakusa.
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