Avertissement

ATTENTION : il m'arrive de faire des flash-back, c'est-à-dire d'écrire rétrospectivement des épisodes un peu longs, ou que je n'ai pas eu le temps de développer ou de rédiger sur le moment. Comme je suis un peu filou, je triche en les archivant a posteriori à la date à laquelle ils se sont produits. Alors n'oubliez pas de checker les posts antérieurs de temps en temps, il peut y avoir du nouveau même dans le passé !

Cheers.

samedi 20 février 2016

Ménage

      Ce matin, c’était le grand ménage d’hiver au dojo de la préfecture de police. Je me doute qu’il est arrivé que d’autres étrangers, voire d’autres Français, se soient déjà entraînés au dojo de la Police Métropolitaine de Tokyo, mais je me demande bien combien ont eu le privilège d’y faire le ménage ? Qui d’autre peut se vanter d’avoir briqué les augustes boiseries de ce haut lieu des arts martiaux japonais, à l’aide d’un chiffon humide ? Qui peut dire avec fierté qu’il est allé traquer les moutons de poussière jusque derrière la tuyauterie de la salle d’eau, dans laquelle des professeurs parmi les plus grand ont pris leur bain après l’entraînement quotidien ? Bien peu, j’en suis convaincu.
      Et ce n’est pas anodin, croyez-le, car au Japon, on apprécie quand vous participez à ce genre de tâche avec vos condisciples ; c’est ce qui fait de vous un membre du groupe à part entière : remonter son pantalon jusqu’aux genoux et ses manches jusqu’au coudes, puis empoigner fermement un tissu mouillé pour brosser, frotter, gratter dans tous les recoins, nettoyer le parquet en long, en large et en travers, plonger les pieds dans le ruisseau et rincer à grande eau les saleté dans une grande bassine, c’est ça qui vous lie à vos compagnons de travail, qui vous attache au lieu et qui fait que vous avez votre place dans cet endroit sacré qu’est le dojo, plus que le reigi et le salut au kamiza, plus que la sueur versée sur les planches.

      Le ménage étant effectué entre 8 heures et 9h30, la piste est disponible ensuite pour s’entraîner librement jusqu’à midi. Librement, c'est-à-dire sans consigne particulière, mais sous l’œil attentif des différents sensei présents depuis le matin à vos côtés pour récurer la place. Ces petits vieux ridicules et affairés, avec leurs pantalons à mi-mollets ou leurs caleçons longs, accroupis ou courbés en deux pour faire briller les joints de je ne sais quel robinet, se sont soudainement métamorphosés en sévères gardiens ; ils dominent le terrain, droits dans leurs hakama impeccables, le visage impassible et le regard scrutateur, supervisant sans un mot vos moindres mouvements.
      Aujourd’hui, Itō n’était pas là, c’est Hata-sensei [羽田] qui a pris sous son aile (c’est le cas de le dire, pour ceux qui peuvent lire son nom, he he he…) les prétendants à l’examen du mois prochain. J’avais un doute, mais peu à peu je l’ai remis : il était déjà présent à mon examen de premier dan il y a trois ans, Itō m’avait présenté à lui, ils sont amis. Il m’a superbement ignoré pendant tout l’entraînement, je faisais mes exercices en même temps que les autres, comme tout le monde, et lui il faisait des remarques ou dispensait des conseils à droite et à gauche ; moi j’étais perdu, presque vexé, tellement il ne m’adressait pas la parole. Il nous a chronométrés deux fois sur la série de kata pour l’examen (3. Uke-nagashi – 5. Kesa-giri – 7. Sanpō-giri – 9. Soete-dzuki – 11. Sō-giri). A la fin, alors qu’il allait partir et qu’il commençait à empaqueter son sabre, je m’approche, m’assoie à côté de lui, et lui demande s’il à des conseils à me donner, parce que j’ai l’impression d’avoir manié le coupe-choux dans le vide pendant une heure et demie sans grand résultat. Il me dit « non, non, c’est bien. Sois juste plus bref sur les saluts, sinon tu finis après les autres et les jurés ne regardes plus que toi, alors ça te met la pression ». Je crois qu’il laisse à son pote Itō le loisir et le privilège de me martyriser !

      Sinon, on m’a réappris aujourd’hui à m’habiller (on m’a rhabillé, quoi). C’est Yazawa-sensei [谷澤] qui s’en est occupé. C’est un petit maigre d’un certain âge, toujours souriant, une tête ronde toute chauve, le sommet du crâne un peu aplati, le nez un peu écrasé, deux fentes pour les yeux et des petites lunettes rondes. Droit comme un « i », rigoureux comme pas deux et fin connaisseur de iai, il m’aime bien et je l’adore. Il m’a fait la leçon complète sur le cérémoniel d’entrée et de sortie du terrain d’examen, et comme je passais mal mon sabre dans la ceinture, il m’a expliqué comment attacher son obi et les lanières du hakama pour ne pas être embarrassé. Du coup, je me suis retrouvé à poil dans un coin du dojo, à tout bien attacher comme il faut pour que le fourreau glisse tout seul dans la ceinture. Il est dans cette discipline des arcanes secrètes bien gardées, auxquelles seule la confiance patiemment gagnée, au prix de longues années de pratique sincère, peut vous donner accès. Un jour, vous aussi vous saurez attacher votre ceinture tout seul, comme un grand.

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